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Huit mois et demi après l'horreur des attaques terroristes contre le World Trade Center, il est peut-être temps de se pencher sur leur impact sur les droits de l'homme.

Haut commissaire des Nations unies aux Droits de l'homme

Il y a quelques jours nous avons assisté à une cérémonie sobre et bouleversante. Dans le trou béant de `Ground Zero´ à New York, huit mois et demi après l'horreur des attaques terroristes contre le World Trade Center, la ville a clos les opérations de déblaiement emportant, drapée dans une étoffe noire, la dernière poutre d'acier. Dans ce dernier adieu à ceux qu'elles ont perdu dans les tours jumelles, les familles des victimes dont les corps ne seront jamais retrouvés, ont pu se recueillir. Une ultime cérémonie pour tenter d'apaiser la douleur qui aura du mal à s'estomper.

Aujourd'hui peut-être, est-il temps de se pencher sur l'impact des attaques et de leurs conséquences sur les droits de l'homme. En février dernier, Michael Ignatieff posait crûment la question suivante: `Le 11 septembre ne marque-t-il pas la fin de l'ère des droits de l'homme?´

Et ma réponse est `non´. Mais nous avons à faire face à de nouveaux défis afin de répondre aux préoccupations relevant de la sécurité de l'être humain dans notre monde actuel. Mon sentiment est que notre responsabilité est plus que jamais de faire respecter les normes internationales des droits de l'homme et de reconnaître qu'à leur tour, ces normes peuvent faire l'objet `d'attaques terroristes´.

Les mots sont fondamentaux pour réagir de façon appropriée à un événement crucial. Au lendemain du 11 septembre, j'ai qualifié les attaques contre le World Trade Center de crime contre l'humanité. Il convient peut-être ici de rappeler ce qui nous a amené à cette définition. Les attaques du 11 septembre étaient en premier lieu essentiellement dirigées contre des civils. Elles étaient méthodiquement planifiées et leur exécution parfaitement réglée afin de frapper un maximum de victimes. Si l'on considère la jurisprudence internationale, leur impact et leur nature les désignent comme crime contre l'humanité.

Il est du devoir de la communauté des Etats du monde de retrouver et punir ceux qui ont planifié et organisé ces crimes. L'une des avancées institutionnelles importantes à souligner est l'entrée en vigueur de la Cour pénale internationale. Elle est le premier instrument qui va permettre de codifier les éléments constituants le crime contre l'humanité. Elle établit la responsabilité criminelle individuelle pour de tels crimes, qu'ils soient le fait d'un état ou d'actes commis par des groupes armés. La ratification universelle des statuts de la Cour doit être un objectif important de la communauté internationale. A l'avenir, nous devons avoir entre nos mains, les moyens réels pour répondre à des crimes comme ceux commis le 11 septembre.

Une coopération internationale combinée à une volonté sans faille est cruciale pour combattre ceux qui planifient des actes de terrorisme. Le Conseil de sécurité des nations unies a franchi un pas important dans cette direction. Dans sa résolution 1373 du 28 septembre, il impose une nouvelle obligation aux Etats afin qu'ils coopèrent dans la lutte contre le terrorisme utilisant dans ce texte un langage issu des conventions internationales existantes.

Malgré les efforts faits pour répondre au terrorisme dans le cadre des lois nationales et internationales, au lendemain du 11 septembre, une autre sorte de langage semble s'être imposée. Ce langage a structuré dans une large mesure la réponse à tous les niveaux. On parle désormais de guerre contre le terrorisme. Ce langage a eu pour conséquence implicite de transformer l'ordre et la sécurité en priorités absolues. Par le passé, la communauté internationale avait appris que lorsque l'accent est mis sur l'ordre et la sécurité, cela réduit l'espace démocratique, et donc produit un resserrement des droits de l'homme. Aujourd'hui, l'horizon s'est assombri.

Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les réponses officielles qui tendent à faire passer les principes des droits de l'homme au second plan et à privilégier des actions plus énergiques en faveur de la guerre contre le terrorisme. Nombreux sont les pays à faire peu de cas des principes pourtant établis du droit humain et des lois humanitaires internationales. Ces derniers mois, une certaine confusion s'est manifestée entre ce qui relevait et ce qui ne relevait pas des Conventions de Genève de 1949. Certains ont suggéré que les actes terroristes du 11 septembre et leurs conséquences dans le conflit en Afghanistan prouvaient que les Conventions de Genève étaient dépassées.

Il est fondamental que les actions prises par les Etats pour combattre le terrorisme respectent les normes internationales des droits de l'homme. Même si des abus concernant le recours à des mesures d'urgence se sont produits avant le 11 septembre, ils ont clairement été critiqués par le passé et jugés inacceptables. L'une des grandes inquiétudes aujourd'hui est de constater que lorsqu'une démocratie franchit la ligne ou montre la mauvaise voie, des régimes non-démocratiques peuvent considérer qu'ils ont alors le feu vert pour poursuivre des politiques répressives, avec la conviction que tout excès passera inaperçu ou sera banalisé. Il devient donc très difficile de continuer à maintenir des normes de protection fondamentales contre l'abus de pouvoir.

Le renforcement d'une mentalité très protectrice, très `forteresse´, à l'intérieur de l'Europe est également l'une des grandes préoccupations de l'après 11 septembre. Au fur et à mesure que les contrôles deviennent plus stricts et se renforcent, il y a une espèce d'indécence dans le langage utilisé pour parler des demandeurs d'asiles et des immigrés en Europe. Ce phénomène associé à un regain d'antisémitisme et une montée du sentiment anti-islamique sont des épreuves auxquelles les leaders européens et les citoyens doivent faire face ensemble.

La déclaration et le plan d'action adoptés à Durban, lors de la Conférence Mondiale contre le racisme, l'an dernier, dit de la plus claire des façons que la diversité humaine doit être reconnue comme un atout non comme un handicap; que la xénophobie doit être rejetée sous toutes ses formes; que dans un monde qui espère recueillir les bénéfices de la mondialisation, il est essentiel de soutenir l'engagement en faveur des sociétés multiculturelles.

Si le défi actuel pour les mouvements de défense des droits de l'homme consiste à maintenir l'intégrité des normes internationales des droits de l'homme et lois humanitaires internationales face à l'aggravation des tensions sécuritaires, il convient également d'avoir une vision à plus long terme. Il s'agit aujourd'hui de construire un monde doté d'une véritable sécurité de l'être humain. Il est essentiel que les liens entre développement, droits de l'homme et démocratie soient liés à leur corollaire nécessaire qu'est la sécurité. Les craintes réelles en matière de sécurité des New-Yorkais et celles d'habitants d'autres villes du monde développé font face à l'insécurité multiforme de ceux qui vivent dans le monde en voie de développement.

En 1994 déjà, le rapport des Nations unies pour le développement humain nous rappelait que `la sécurité n'est pas une question d'arme, c'est une question de vie et de dignité´ et le rapport mettait en exergue huit composantes pour garantir la sécurité de l'être humain: l'économie, la nourriture, la santé, l'environnement, la sécurité politique et communautaire, et celle des personnes.

Nous comprenons maintenant et de manière plus profonde qu'aucune nation ne peut s'isoler ou s'extraire des effets des problèmes mondiaux comme la pauvreté endémique et les conflits. La tragédie du 11 septembre doit nous inciter à relancer nos actions sur tous ces fronts. La privation et la négation des droits dans le monde ne peuvent plus passer par la simple défense au nom des valeurs morales, mais doivent désormais être considérées comme de véritables luttes afin de garantir la sécurité de tous. Si l'on souhaite qu'il puisse atteindre ses objectifs et parvenir à une plus grande sécurité pour l'homme, le combat contre la terreur doit aussi être une guerre menée contre le dénuement, la discrimination et le désespoir.

La forme que pourrait prendre un mémorial aux victimes du 11 septembre a suscité de nombreux débats. Mais il n'y a peut-être pas de mémorial plus adapté, pas de testament plus éternel pour tous ceux qui ont perdu leur vie qu'un engagement des dirigeants du monde à choisir une perspective plus ouverte en matière de sécurité, une perspective basée sur la justice et l'égalité.

© La Libre Belgique 2002