Les Ecolos, nouveaux bigots

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Opinions

Rarement un parti politique aura connu, en si peu de temps, une métamorphose aussi spectaculaire qu’Ecolo. Longtemps catalogués très laïcs, les verts se sont repositionnés dans le camp des cléricaux à l’ancienne. La mue des verts s’est amorcée avant les élections régionales de l’an dernier. Dans son programme, Ecolo est le seul parti à annoncer clairement la couleur: il n’est pas opposé au port du voile islamique par les élèves de l’enseignement francophone. Mais il va plus loin, plaidant pour des "accommodements raisonnables" en faveur des minorités s’estimant discriminées, en fait, essentiellement au profit des musulmans rigoristes. A Bruxelles, Ecolo place en bonne position sur sa liste, un candidat soutenu par les mosquées, Ahmed Mouhssin, élu avec un excellent score. Avant le scrutin, Mouhssin s’est fait remarquer en déposant une proposition, au conseil communal de Saint-Josse, permettant le port du voile par tous les fonctionnaires locaux. Le ton est donné. Après les élections de juin 2009, Ecolo accentue son look cléricalo-musulman.

L’aile gauchiste du parti, animée par la députée bruxelloise Zoé Genot, défend avec fougue les positions communautaristes d’Ahmed Mouhssin, très actif en interne. En septembre 2009, Zoé Genot lance, avec quelques personnalités de gauche, une pétition de "féministes" pour la liberté de porter le voile à l’école. Sarah Turine, qui remplace Isabelle Durant à la coprésidence du parti, appartient à la tendance Genot. Dans les coulisses, deux figures de proue des laïcs, le député et chef de groupe wallon, Bernard Wesphaël et le député bruxellois, Jean-Claude Defossé, ruent dans les brancards. A la tête du parti, on les écoute poliment. Mais ils n’influent pas sur la nouvelle ligne d’Ecolo.

La volonté de draguer sur les terres du CDH est de plus en plus évidente. Au cœur de l’hiver, le vrai patron d’Ecolo, Jean-Michel Javaux, affiche sa foi chrétienne, dans une longue interview au "Soir". L’homme est sincère et ses propos empreints d’une grande humanité. Mais seuls les naïfs pensent que Jean-Michel Javaux s’est laissé aller par hasard à des confidences sur sa spiritualité. Sa sortie médiatique est d’autant moins innocente que, dans le même entretien, Jean-Michel Javaux émet quelques doutes sur le profil catho de Joëlle Milquet. Le message du leader vert est clair: les électeurs croyants sont assurés d’être mieux accueillis et entendus chez Ecolo qu’au CDH.

Les écologistes sont persuadés que, pour se stabiliser autour de 20 % - un score unique en Europe - ils doivent arracher des parts de marché au CDH. Ils savent que beaucoup de leurs leaders ont de nombreux atouts pour plaire au public du rival "humaniste". Les écologistes récemment promus à des postes à responsabilité - Jean-Marc Nollet, Emily Hoyos, Philippe Henry - sont catalogués, à tort ou à raison, proches de la mouvance chrétienne. Mais cela ne suffit pas. Les verts souhaitent s’implanter plus solidement dans la communauté musulmane, qui représente une manne importante d’électeurs, particulièrement à Bruxelles, mais aussi dans les grandes villes wallonnes. En juin 2009, Joëlle Milquet a réussi un joli coup électoral, dans la capitale. Elle a imposé, sur la liste du CDH - contre l’avis de nombreux cadres et militants - la présence d’une femme voilée d’origine turque, Mahinur Ozdemir. La mobilisation des mosquées a été efficace. Totale inconnue dans le grand public, Ozdemir devient la première députée voilée d’Europe.

Ecolo ne peut rester sans réaction. Pour ne pas se couper de leur nouvel électorat cible - les musulmans - les leaders écolos bruxellois saluent l’élection de Mahinur Ozdémir. Elle peut être "un exemple d’émancipation pour les femmes", commente Zoé Genot. La ministre Evelyne Huytebroeck se déclare "très émue" par la prestation de serment de la députée voilée, soutenue dans les tribunes du Parlement bruxellois par de nombreuses fans, voilées elles aussi.

A son tour, Ecolo mise sur une femme voilée en choisissant, début février 2010, d’envoyer Fatima Zibouh pour représenter les verts au conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Après le CDH et le cas Ozdemir, Ecolo entre lui aussi dans le livre des records: Fatima Zibouh est la première femme à siéger voilée dans une institution publique belge. Une fois de plus, les laïcs d’Ecolo grognent en interne, d’autant que leur nouvelle représentante, Fatima Zibouh, met en cause, dans une interview, ce qu’elle appelle "le prosélytisme athée" qu’elle aurait subi pendant sa scolarité. Mais la direction des verts confirme son plein soutien à Fatima Zibouh.

Le conflit à Charleroi, où une prof revendique de pouvoir enseigner voilée, donne l’occasion à Ecolo de faire un nouvel appel du pied en direction des musulmans traditionnalistes. Après plusieurs rebondissements politico-juridiques, le 29 mars, le conseil communal de Charleroi vote un nouveau règlement interdisant le port de tout signe ostensible religieux pour les professeurs de l’enseignement communal. La belle unanimité des partis démocratiques est rompue par Ecolo: trois élus écologistes sur quatre refusent de voter ce nouveau règlement, et s’abstiennent. Par la voix de sa conseillère communale, Malika El Bourezgui, Ecolo qualifie de "mesures de harcèlement" les décisions prises par le conseil communal, interdisant à la prof concernée d’enseigner voilée.

Dérapage des écologistes carolos? Pas vraiment. L’exemple vient, en effet, d’en haut. Sur son blog, le 13 mars, l’ancienne présidente du parti, actuellement députée européenne, Isabelle Durant, écrivait: "L’interdiction du voile pour les enseignants est pour moi plutôt une "concession" pour apaiser qu’une mesure totalement fondée: la prof de maths de Charleroi était sans doute bien moins prosélyte que certains sans foulard". C’est l’argument habituel des islamistes et de leurs compagnons de route, partout en Europe: les prosélytes, en fait, sont les non-musulmans, qu’ils soient athées ou croyants d’une autre religion.

Non sans brio, Joëlle Milquet a réussi à déconfessionnaliser son parti. A ce jour, au CDH, le cas Ozdemir est resté un épiphénomène. C’est tout le contraire à Ecolo, où la ligne dure semble l’avoir emporté: il faut, coûte que coûte, faire passer le message que les verts sont aux côtés des musulmans rigoristes, ceux qui sont supposés former les précieux bataillons électoraux de demain. Paradoxalement, le CDH se trouve confronté à un parti vert en voie de devenir plus confessionnel que l’ancien PSC. Un parti vert n’hésitant pas à réintroduire le religieux dans tous les rouages de la société. A cet égard, le rôle joué par le "penseur" vert, Henri Goldman, dans le cadre des Assises de l’interculturalité, est tout sauf mineur. Officiellement, la ministre de l’Egalité des chances, Joëlle Milquet, supervise ces Assises. Dans les faits, Henri Goldman, initiateur des accommodements raisonnables à la belge, imprime un tempo très personnel à ce grand remue-méninges. Celui-ci pourrait déboucher, si les autres partis n’y prennent garde, sur un copier-coller des positions d’Ecolo. A savoir, la multiplication de passe-droits pour la minorité musulmane rigoriste qui exige moins de mixité, davantage de signes religieux dans l’espace public, des jours fériés spécifiques et, bien sûr, le droit de porter le voile partout, pour les élèves, les professeurs, les fonctionnaires, les avocats

La mue d’Ecolo est-elle durable? Si les écologistes s’affirment comme les nouveaux bigots du XXIe siècle, des tensions internes devraient surgir. Elles existent déjà aujourd’hui. La direction les étouffe sans trop d’états d’âme mais cette posture est difficilement viable, à terme, pour un parti qui prétend "faire de la politique autrement".

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