Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeur de français à l'école européenne. 


Les élèves qui rentrent après un trimestre "d’échange" à l’étranger secouent et rafraîchissent. Comme le vent.


Certains élèves viennent de passer un trimestre dans un autre coin d’Europe. Leur retour secoue légèrement les enseignants. En janvier, reviennent au bercail les élèves qui se trouvaient en échange dans un autre établissement depuis la rentrée. Ils sont légèrement hagards, parfois préoccupés, mais toujours grandis. Comme quiconque revient d’un grand voyage.

Même s’ils ont vécu longtemps dans d’autres murs, il ne leur faut que quelques heures pour retrouver leurs marques dans l’école d’origine, d’autant que leurs compagnons n’ont pas changé d’un iota à leur égard, nourris qu’ils étaient de l’image d’un passé relativement proche, restée intacte, et de fréquents contacts entretenus tout ce temps via les réseaux sociaux. Ils débarquent tout émus, et c’est comme s’ils n’étaient jamais partis.

L’adaptation, la vraie, celle qui tient compte de subtils changements survenus de part et d’autre, prendra, ils le savent, davantage de temps. On ne quitte pas impunément son cocon pendant quelques mois, quand on a 14 ou 15 ans, même si le nid d’accueil ne diffère pas fondamentalement de celui qu’on délaisse. Tel est précisément le grand avantage offert par l’existence d’un réseau d’écoles similaires : l’identité des programmes et des structures, le réseau informatique unifié, l’harmonisation généralisée, permettent une sorte de téléportation des élèves sans grand risque (à plusieurs années du bac) ni complication.

Reste uniquement, pour les participants volontaires, à emmagasiner l’essentiel du pays où ils s’installent : une autre façon de vivre, de manger, de parler, de sortir, de fréquenter l’école, de travailler. Un cours de français langue étrangère, par exemple, ne se reçoit ni ne se donne de la même manière dans un pays francophone ou dans un Etat où le français ne s’entend jamais. Les leçons à public "mélangé" d’élèves de diverses sections linguistiques ne dégagent pas la même énergie lorsque 3 langues, ou 4 ou 6 y sont partagées. Et on n’aspire pas aux mêmes activités postscolaires, avec les rapprochements entre élèves qui en découlent, selon que l’école se trouve en ville, au cœur de la verte campagne ou au bord de mer. Ces trois mois d’échange se révèlent donc bien, sinon perturbants, du moins secouants, comme le vent de printemps dans les arbres fruitiers.

Ces retours surviennent également à point nommé pour les enseignants de faction à l’arrivée. Engagés dans la routine de leurs cours, elle-même établie sur base d’une relation avec un groupe déterminé, les voilà confrontés, au moment de redémarrer après la longue pause de Noël, à un spectateur supplémentaire qu’ils n’attendaient pas et qui changera peut-être tout dans la dynamique de la classe.

N’exagérons rien, l’essence du cours restera évidemment identique. Ce qui changera, en revanche, immanquablement et peut-être très brièvement, ce sera la manière de l’aborder, de le présenter.

Ce "nouvel" élève représente un petit défi, puisqu’il s’agit de l’installer confortablement dans un train en marche, mais il nous lance aussi le regard extérieur qui nous fait défaut en milieu d’année, ce potentiel de jugement réservé généralement aux inspecteurs de tous niveaux, toutes proportions gardées, cette occasion inopinée de s’observer, voire de se remettre en question, de dégager et répéter l’essentiel de ce qui a été vu en un trimestre, d’évaluer dans quelle mesure tel élément était effectivement essentiel et tel autre, peut-être, superflu.

Il comporte aussi l’image que les autres élèves ont donnée de nous, avant ce premier contact. Peur ? Orgueil ? Pragmatisme ? Envie de séduire ? Un mélange de tout cela, sans doute, nous passe par la tête, d’autant que plane, cachée en toile de fond, la conscience de ce que l’étudiant fraîchement arrivé sort aussi de trois mois de cours, du même cours, donné - peut-être magnifiquement - par quelqu’un d’autre. Et qu’il faut donc faire mieux. Parlant de vent rafraîchissant…