Opinions

Un témoignage du médecin généraliste Baptiste Beaulieu (*).


Alors voilà,

Je n’ai jamais eu à m’occuper d’un enfant maltraité, jamais eu à faire de déclaration aux autorités, jamais eu à envoyer d’enfants aux hôpitaux pédiatriques sous un faux motif.

Mais j’ai vu des enfants à qui on disait, parfois plusieurs fois, dans une même consultation, ces phrases là : 

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

Et j’ai vu des parents houspiller, écarter l’enfant, repousser encore et encore, et j’ai vu l’enfant revenir à l’assaut, revenir encore et encore, assoiffé de tendresses impossibles, et finalement laisser tomber les bras, et partir dans un coin,la tête basse, les mains lourdes, les doigts ouverts,comme si l’amour était tombé par terre.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai vu ces enfants se coller à moi, vouloir monter sur les genoux du docteur, être docteur avec le docteur, ne pas quitter le cabinet, parfois entourer mon cou de leurs bras, pointer ÇA et ÇA du doigt, puis demander à quoi ÇA sert : une toise en bois, un stéthoscope, un otoscope, un marteau réflexe, un abaisse-langue,etc, etc, etc, etc.

Alouette, gentille alouette,

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’ai jamais vu d’enfants frappés. Jamais jamais jamais. Mais ceux qui cherchent au sol, l’amour d’une mère, le geste d’un père, et qui s’en vont le front bas, les mains lourdes, les doigts ouverts, comme si l’amour était tombé par terre, j’en ai vu des dizaines,

Et mes plus vieux confrères, eux, ils en ont pleuré des milliers.

Tiens-toi !

Tu m’énerves !

Ne me touche pas !

Arrête de faire chier !

J’en peux plus de toi !

Bordel, t’as pas bientôt fini de me coller ?

Tu m’ennuies !

Tu vas voir, ce soir !

Va-t-en !

Allez zou ! Dans la salle d’attente, je veux plus te voir !


(*): Ce texte a initialement été publié sur le blog "Alors Voilà"