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Enquiquineur, casse-pieds, gêneur, importun, raseur, fâcheux, embêtant, insupportable, emmerdeur (le mot n'est pas très distingué, mais Flaubert, Jules Romains, Maurois l'ont employé): nous avons le choix pour désigner le personnage dont je voudrais vous entretenir. Il se présente sous des formes tellement variées que forcément je dois me contenter d'un florilège fort restreint.

Commençons par «l'enquiquineur au guichet». Il vous précède dans la file à la banque, à la poste ou dans une administration quelconque. Il traite d'une affaire des plus compliquées. Il a un débit désespérément lent et il ne comprend pas les explications qu'on lui donne. Quand vous pensez qu'il aura fini car il commence à ramasser ses papiers, il retire de sa mallette un nouveau paquet de documents et il est parti pour un second tour de discussions. Je ne connais pas les limites de la patience du Belge moyen. Moi, au bout de vingt minutes, j'abandonne en espérant que le lendemain j'aurai plus de chance.

Passons à «l'enquiquineur des voyages». Il sévit dans le train, dans l'avion ou dans tout autre moyen de transport. Son premier signe distinctif est qu'il bouge tout le temps. Il ouvre la fenêtre si elle est fermée et il la ferme si elle est ouverte (heureusement, dans l'avion ou le TGV c'est impossible). De belle corpulence, il envahit votre espace vital et, s'il s'endort, tombe sur vous. Quand il a épuisé tous les moyens d'être désagréable, il finit par renverser son café sur votre pantalon.

Vous rencontrez «l'enquiquineur commercial» (1) dans n'importe quel magasin. Si vous entrez chez un marchand de chaussure, sa présence est signalée par des boîtes vides qui jonchent le sol. Vous voyez le visage de la vendeuse passer du blanc au rouge quand il déclare qu'il se décide quand même pour la première paire essayée. Le comble est qu'il peut ne rien acheter et promettre qu'il reviendra plus tard. Ou, s'il a acheté, rapporter l'article après quelques jours et se faire rembourser. L'enquiquineur commercial est l'être le plus nuisible pour le système nerveux des membres des classes moyennes. Il fait, par exemple, le désespoir des garagistes ; à la recherche d'une voiture, il va des uns aux autres pour obtenir la remise la plus plantureuse. Il en déçoit sept, parce qu'il n'a pas acheté et il déçoit le huitième aussi, parce que celui-ci n'a pas pu faire des bénéfices convenables (il se consolera en se rattrapant sur les frais d'entretien).«L'enquiquineur de l'heure» est celui qui ne sait jamais arriver à temps ou partir après notre premier bâillement. J'ai essayé de me défendre contre les retardataires invétérés en leur donnant rendez-vous un quart d'heure plus tôt que le moment inscrit dans mon agenda. Peine perdue: ce genre d'individu a un sixième sens et il réussira à arriver avec un quart d'heure de retard. Quant à ceux qui semblent être vissés dans vos fauteuils pour l'éternité, un de mes amis a inventé un remède miracle. Son chien, particulièrement intelligent, a été dressé pour apporter les chapeaux ou autres effets vestimentaires des invités collants, à un signal discret de son maître.«L'enquiquineur des réunions» est une figure bien connue des congrès, des colloques, des séminaires, des débats et des conférences. D'après mon expérience, au-delà du chiffre de quinze participants, il y a grande chance qu'il soit présent. Il est venu avec une idée fixe qu'il tient absolument à exposer. Il sera donc le premier intervenant et si le président de la séance est trop poli, il monopolisera la parole.«L'enquiquineur contestataire» est un personnage public qui ne sait pas exprimer son mécontentement comme tout le monde en écrivant aux journaux ou en défilant devant un ministère ; il doit démolir non seulement des objets, mais aussi la figure des personnes qu'il a prises en grippe, comme l'a fait M. D'Orazio. Un autre champion de cette catégorie, José Bové, vient d'aller avec ses camarades à Lille où ils ont déposé des ballots de paille devant le siège du parti socialiste avant d'y introduire une truie et ses porcelets. Tout cela pour obtenir un rendez-vous

Un enquiquineur qui hante régulièrement ma maison, nous l'avons surnommé Monsieur Savon (vous avez compris, il s'agit de l'article qu'il vend). Si nous le percevons avant qu'il ne sonne, mon épouse se cache car son bon coeur l'empêche de chagriner le démarcheur. Je crois qu'elle ne doit pas être seule à ne pas savoir résister, car M. Savon paraît réussir ses affaires.«L'enquiquineur au téléphone» vous tient au bout du fil pendant une durée incalculable. Quand je reconnais sa voix, je continue imperturbablement mes occupations. Parfois, je dépose même le cornet, mais j'entends le flot des paroles. De temps en temps je le reprends et je lâche un murmure approbateur.

Je clos mon florilège par ces personnes que je ne parviens pas à toucher au téléphone car ils l'ont décroché et il sonne occupé. Peut-être se protègent-elles contre les enquiquineurs?

(1) Remarquez que j'utilise le genre masculin tout au long de l'article. Or il y a des enquiquineuses, sans doute aussi nombreuses que les enquiquineurs (parité oblige), particulièrement dans les magasins.

© La Libre Belgique 2001