Opinions
Une opinion du lieutenant-général en retraite Francis Briquemont. 


La Chine joue et jouera un rôle majeur dans la résolution du conflit dans la péninsule coréenne. Laissons les Coréens discuter entre eux sans leur imposer de solution en donneurs de leçons permanents.


Dans le domaine géopolitique, l’Occident n’affiche pas un bilan très favorable depuis le début du XVIe siècle car les guerres et les conflits sont la caractéristique principale des actions de l’Occident au cours de cette période dite "moderne". Cela va des conquêtes espagnoles et portugaises à celles des Anglais, des Hollandais, des Français et même des Belges, sans oublier les nombreuses guerres et querelles "locales" pour la suprématie en Europe entre l’Angleterre, la France, l’Espagne et l’Allemagne. Tous ces conflits, au fur et à mesure des siècles, ont d’ailleurs vu se développer des outils militaires de plus en plus efficaces. Peter Frankopan (1) prétend qu’il n’est pas surprenant que les deux guerres dites mondiales aient été déclenchées en Europe et qu’après les épurations ethniques des "Indiens" dans les Amériques, la Traite des Noirs, l’arrogance et le mépris des colonisateurs pour les peuples conquis, tout cela se soit aussi terminé en Europe par la Shoah, le génocide le mieux "organisé" de l’histoire moderne. Le couronnement de cette période en 1945 fut le premier usage - espérons le dernier - des armes nucléaires par les Etats-Unis au Japon. Bref, de quoi encourager tous les responsables politiques occidentaux à beaucoup de retenue et d’humilité et pourtant…

Viabilité de la planète

En ce début de XXIe siècle, peut-on croire ou espérer que les Terriens menacés d’autodestruction naturelle par leurs activités non contrôlées puissent se rendre compte du danger qui pèse sur la viabilité de la planète ? Les derniers événements n’incitent guère à l’optimisme.

Les Etats-Unis ont pris la relève des puissances européennes dans la recherche d’une suprématie mondiale. Depuis la fin du XIXe siècle et plus encore depuis 1945, le slogan "America First" est une constante de la politique américaine et, à ce propos, Donald Trump n’a vraiment rien inventé.

Les responsables européens, au sein d’une UE qui n’en a que le nom sur le plan géopolitique, se chamaillent sans arrêt à propos de tout et surtout de rien. Comment ne pas penser ici au très anglophile André Maurois qui, au début des années 1950, terminait comme suit son histoire d’Angleterre : "Le monde est devenu si dangereux que les traditionnelles vertus britanniques ne suffisent plus à assurer la sécurité de la Grande-Bretagtne. Les temps nouveaux ne permettent plus un splendide isolement. Désormais les nations de l’Occident travailleront collectivement ou elles périront séparément." Que penserait-il aujourd’hui d’un Brexit suranné pour ne pas dire ridicule ? Comment croire en une Europe solide et écoutée aussi longtemps que dans notre Finistère de l’Eurasie, chaque Etat en est toujours à considérer que le concept de la souveraineté est insurpassable ?

Les fioles de Colin Powell

Quant à l’Asie, elle est secouée par les conflits au Moyen-Orient et la saga de la Corée du Nord.

Difficile de prévoir combien d’années seront nécessaires pour réorganiser le Moyen-Orient. Après avoir démantelé l’Empire ottoman après la guerre 1914-1918, l’Angleterre et la France ont créé un Moyen-Orient colonisé (Irak, Syrie, Liban) sur la base des accords Sykes-Picot (1916) qui ne prenaient en compte que les intérêts des deux Etats européens (pétroliers pour les Anglais, commerciaux pour les Français). Après 1945, l’Iran est aussi devenu un enjeu majeur de la lutte entre l’URSS et les Etats-Unis. Très symbolique en 2018 car ce sont les USA qui ont encouragé le shah d’Iran au début des années 1970, à développer ses capacités nucléaires ! Comme ce sont eux qui ont vendu des armes à Ben Laden en Afghanistan pour lutter contre l’URSS. Enfin, le conflit israélo-palestinien ne fait que compliquer la situation géopolitique dans la région.

Evoquons deux événements proches. Tout d’abord la "punition" occidentale imposée au régime syrien suite à l’utilisation d’armes chimiques attribuée d’office à ce dernier. Je ne sais si la commission d’enquête à ce sujet débouchera sur des conclusions crédibles. De toute façon, cette punition s’est résumée à une gesticulation politico-médiatique - premier stade de la stratégie politique opérationnelle - de 45 minutes, plus ou moins coordonnée avec les Russes pour éviter tout accident et surtout toute escalade. Heureusement, elle n’a fait aucune victime et s’est limitée à la destruction de quelques bâtiments ou installations probablement vides à ce moment, compte tenu du temps dont disposaient les occupants éventuels pour évacuer si nécessaire les contenus de ceux-ci.

Vint ensuite le show du Premier ministre israélien pour nous "prouver" que l’Iran développe encore un programme nucléaire "secret". Après le coup des fioles de Colin Powell au Conseil de sécurité en 2003 pour "prouver" que l’Irak développait des armes de destruction massive, il serait peut-être utile que l’Occident évite ce genre d’intox des opinions publiques. Dans ce cas-ci, elle ne servait qu’à encourager Donald Trump à se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran - ce qui est fait - et plus encore à faire de l’anti-Obama systématique. Espérons que tous les autres signataires de l’accord le défendront sinon à quoi à quoi serviront les futures négociations pour calmer le "jeu" nucléaire en Corée ?

Corée, Chine et USA

A propos de la Corée, il y a un espoir d’aller vers un apaisement. Après la campagne d’invectives mutuelles entre Donald Trump et Kim Jong-un en 2017 et les menaces d’extermination réciproque, nous avions conclu dans une précédente réflexion (2) que "La Chine est sans doute la mieux placée pour expliquer aux Coréens du Nord ce qu’est la dissuasion nucléaire […] La Chine et la Russie appliquent correctement les sanctions décidées à l’Onu. Conséquence : un étranglement progressif économique de la Corée du Nord l’oblige à arrêter de facto le développement de son arsenal nucléaire […] La Chine jouera un rôle majeur dans la résolution du conflit."

Que constate-t-on aujourd’hui ? Que la Chine a bien appliqué les sanctions prévues à l’Onu. Que la magie du sport a joué aux Jeux olympiques d’hiver; ce n’est pas la première fois. Que les deux Corées après les J.O. ont multiplié gestes et déclarations apaisantes : sommet Nord-Sud, propositions de dénucléarisation de la péninsule coréenne, démantèlement de sites nucléaires, etc. Et que Xi Jiping, dans la plus grande discrétion, a déjà invité deux fois Kim Jong-un car il est évident que la Chine est plus qu’attentive au déroulement du sommet USA-Corée du Nord, d’autant que Donald Trump est un responsable politique déroutant.

Que peut-on souhaiter ?

Un. En les encourageant bien sûr, laissons les Coréens discuter entre eux sans leur imposer de solution en donneurs de leçons permanents.

Deux. Que la Chine - Donald Trump a quand même remercié Xi Jiping de son action - soit la garante principale de tout accord intercoréen.

Trois. Que les Etats-Unis et Donald Trump en particulier, ne deviennent pas le principal facteur belligène de la planète.

De fait, en Europe, lors de l’effondrement de l’URSS, les responsables de l’UE n’ont pas compris, hélas, que la paix et la sécurité en Europe, dépendraient de nouveaux rapports avec la Russie. Il est vrai que les Etats-Unis ont été et sont un grand adversaire d’une UE indépendante et maîtresse de son destin. Il suffisait de voir la satisfaction de Donald Trump après le oui anglais au Brexit. Et dans quelques semaines, il viendra au sommet de l’Otan faire la leçon à des Européens toujours aussi divisés et nombrilistes.

(1) "Les routes de la soie", Ed. Nevicat, nov 2017

(2) Dissuasion et gesticulations inutiles, "La Libre" du 26 octobre2017.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Occident, Moyen-Orient, Corée".