Les Etats-Unis, seuls au monde

Francis BRIQUEMONT Publié le - Mis à jour le

Opinions

Jamais, sous la présidence de G. W. Bush, les Etats-Unis n'ont autant justifié le nom de "République impériale" que leur donnait déjà R. Aron en 1972 (2). Jamais, depuis l'écroulement de l'URSS, les Etats-Unis n'ont affirmé avec plus de force leur volonté d'être la seule superpuissance mondiale, la puissance dont la destinée est de conduire le monde.

Cette volonté de puissance s'est matérialisée par la mise sur pied d'un outil militaire impressionnant - aujourd'hui 50 pc des dépenses militaires mondiales - par le refus de voir émerger dans le monde une autre "puissance" équivalente, et par le rejet de toute contrainte extérieure pouvant entraver de près ou de loin la conduite de leur stratégie. Cela s'est traduit aussi par des expressions comme : "Les Etats-Unis agissent dans le cadre de l'Onu si c'est possible, seuls si c'est nécessaire." (M. Albright); "Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous." (G. W. Bush); ou encore le mépris de cette "vieille Europe" qui osait s'opposer à la guerre en Irak.

Les données fondamentales de la géopolitique évoluant très lentement, il est bon de replacer la stratégie des Etats - Unis dans le cadre de la lutte séculaire pour la suprématie que se livrent puissances maritimes et puissances terrestres; hier la Grande-Bretagne contre la France ou l'Allemagne, les Etats-Unis contre l'URSS; aujourd'hui et demain sans doute, les Etats-Unis contre la Chine ou l'Inde. R. Aron, en citant le géopoliticien anglais H. J. Mac Kinder, écrit : "La puissance maritime ne maintient son règne qu'à la condition de posséder une base économique qui lui assure des ressources suffisantes." (3) C'est en application de ce concept que l'amiral Mahan développa la stratégie des Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, stratégie toujours en vigueur en ce début de siècle. D'où la nécessité pour eux de disposer de "bases" extérieures pour assurer leur sécurité et leur... leadership.

Il faut se souvenir que les conflits d'ordre stratégique entre les Alliés ont été nombreux au cours de la Seconde Guerre mondiale. L'historien anglais J. Charmley dans "Churchill's Grand Alliance" (4) montre combien W. Churchill s'est fait des illusions sur les buts stratégiques réels des Etats-Unis au cours et après celle-ci, et plus encore, sur l'influence que pouvait avoir la Grande-Bretagne sur leurs décisions politiques.

Au-delà des images d'Epinal célébrant la victoire de 1945, force est de constater qu'à l'issue de cette guerre 1939-1945, la suprématie entre puissances maritimes est revenue aux Etats-Unis au détriment de la Grande-Bretagne et... du Japon, et celle entre puissances terrestres à l'URSS au détriment de l'Allemagne.

Pour éviter de se faire des illusions sur la cohésion de l'Otan aujourd'hui, n'oublions pas que si, pendant un demi-siècle (1945-1990), certains intérêts vitaux des Etats-Unis et des Etats de l'Europe de l'ouest ont coïncidé face à la menace militaire et idéologique de l'URSS, ces intérêts n'étaient pas de même nature. L'Europe de l'ouest a défendu sa "survie" politique. Les Etats-Unis, selon R. Aron, ou plutôt "l'Ile-continent, selon le vocabulaire de Mac Kinder, sauvegarda en Europe sa tête de pont dans l'Ile-mondiale (l'Eurasie), elle contint la poussée de la puissance continentale (c'est-à-dire l'URSS) vers les zones marginales, les régions côtières. Mais l'Europe ne représente qu'un fragment de la scène mondiale dont la géopolitique n'éclaire pas tous les aspects". (5)

Après 1990, les Etats européens ne semblent pas avoir compris que, la menace soviétique ayant disparu, les intérêts politiques, économiques, financiers, sociaux, culturels des Etats-Unis et de l'Europe ne coïncideraient plus nécessairement et que l'alliance militaire entre les Etats-Unis et l'Europe devait faire place à des relations politiques différentes entre ceux qui s'affirmaient de plus en plus "la" superpuissance mondiale unique et des Etats européens dont l'immense majorité des citoyens souhaitait que leur continent vive enfin en paix dans un monde un peu plus pacifique.

Sur le plan stratégique depuis 1990, l'échec de l'Europe politique est total. L'Europe a raté le virage du postcommunisme. Par manque de volonté politique, d'hommes d'Etat visionnaires transcendant les "petitesses" nationales et... régionales, l'UE n'a pu se lancer vers la réalisation d'une Europe puissance politique, paisible certes, mais capable d'assurer seule sa défense et sa sécurité. Sur le plan politique, le Traité de Lisbonne ne fera pas autre chose que l'UE qu'un rassemblement hétéroclite d'Etats qui ont toujours été divisés et le resteront face au moindre problème plus ou moins important qui se pose dans le monde. Les Etats-Unis, au sein de l'Otan, n'ont donc aucune difficulté à imposer leur stratégie. On l'a vu lors de la crise irakienne; on l'a vu dans le cadre de l'installation d'un bouclier antimissile en Pologne et Tchéquie dont l'utilité est pour le moins discutable; on l'a vu dans cette pression intense qu'ils ont exercée pour encourager la reconnaissance du Kosovo, un Etat qui va devenir un "boulet" pour l'UE. Et que dire de cette proposition de G. W. Bush pour le moins maladroite dans la période actuelle, d'extension de l'Otan toujours plus à l'Est vers l'Ukraine et la Géorgie. Voilà pourtant un problème qui concerne essentiellement les Européens et leurs relations futures avec la Russie. Mais les responsables européens sont-ils à même de faire une appréciation "européenne" d'un problème et de définir une stratégie commune ? La réponse est hélas, non !

Elément nouveau et... paradoxal, la volonté récemment exprimée par N. Sarkozy de faire progresser le concept d'Europe de la défense au sein de l'Otan d'une part, et de tout faire pour que les opérations en Afghanistan se transforment en succès d'autre part.

L'Afghanistan tout comme l'irakisation des stratégies opérationnelles ne peuvent réussir, parce que, tout simplement, l'Otan et les Etats-Unis n'ont pas ou plus les moyens humains opérationnels sur le terrain pour "régler" un conflit intraétatique ou "gagner" une guerre asymétrique. Ce ne sont pas les quelques centaines d'hommes et les quelques avions supplémentaires - le rapport coût-efficacité de ces derniers dans ce type de conflit est d'ailleurs voisin de... zéro - que la France et quelques autres pays vont envoyer en Afghanistan prochainement qui modifieront la situation. Quant à l'Irak, le prochain président des Etats-Unis aura surtout pour première tâche d'essayer d'en sortir son armée sans trop perdre la face, mais en laissant derrière elle un pays détruit sur les ruines duquel se bâtira une République islamique à dominante chiite. Comme l'écrivait P. Boniface récemment (6) : "Après tout, les dangers auxquels l'Amérique est confrontée aujourd'hui ne viennent pas des nations, mais d'acteurs qui ne sont pas des Etats et contre qui les armes nucléaires et les porte-avions sont inutiles. Il serait moins coûteux et plus productif pour les Etats-Unis d'aborder le problème du conflit israélo-palestinien, de revenir à une approche multilatérale, et de respecter les principes moraux qu'ils recommandent aux autres." On aurait dû commencer par régler le conflit israélo - palestinien, disait déjà le général américain Zinni, il y a quelques années !

Quant à faire progresser le concept d'Europe de la défense au sein de l'Otan, c'est un projet aussi utopique que celui de faire l'Europe de la défense sans avoir au préalable mis sur les rails l'Europe politique. R. Aron écrivait naguère (7) : "Tant que nos partenaires demeurent dans le commandement intégré de l'Otan et que la France n'y participe pas, la discussion d'une défense proprement européenne se heurte, dès ce point de départ, à des obstacles insurmontables."

A supposer que quelques Etats de l'UE envisagent de mettre sur pied une "défense européenne" au sein de l'Otan, encore faut-il que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en acceptent le projet. Or ces deux pays, et il y en a d'autres, ont toujours été farouchement "contre". On verra ce que propose N. Sarkozy à la fin de 2008. En tout cas, cet outil militaire européen n'aurait de sens que si, à côté de la chaîne de commandement américaine qui a toujours et logiquement existé, il existe une chaîne de commandement européenne équivalente et si les responsables politiques de l'UE disposent à l'avenir des moyens d'acquisition du renseignement leur permettant de faire une appréciation "indépendante" des conflits ou problèmes qui secouent la planète. On ne peut quand même pas oublier la formidable manipulation des opinions publiques menée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni lors de la crise irakienne !

Cela dit, la République impériale est aujourd'hui en difficultés. Si les Etats - Unis veulent demeurer la seule superpuissance mondiale, ces difficultés ne feront que croître face aux puissances terrestres émergentes de l'Eurasie (Chine, Inde). Il faut voir comment le prochain président des Etats-Unis et son administration envisageront leur rôle dans le monde et leurs relations avec les autres Etats et particulièrement leur rôle au sein de l'Otan et leurs relations avec l'UE. Etant donné son "héritage familial" B. Obama, s'il est élu, pourrait peut-être envisager la place des Etats-Unis dans le monde d'une autre manière.

Car, face aux défis auxquels la planète entière doit faire face (réchauffement climatique, pollution, problèmes de l'eau, de la nourriture, etc.) la lutte pour la suprématie entre puissances maritimes et puissances terrestres apparaît désormais bien futile. Les responsables politiques du monde ne pourraient-ils pas enfin se hisser au niveau des véritables enjeux du futur, qui ne pourront être résolus que dans un monde multipolaire et équilibré ? Il n'est pas interdit de rêver !

Francis BRIQUEMONT

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