Opinions Entretien

Dans un peu moins d’un mois, seront organisées diverses épreuves externes certificatives : le certificat d’études de base (CEB), le certificat d’études du premier degré de l’enseignement secondaire (CE1D) et le test d’enseignement secondaire supérieur (TESS).

De tout temps, nos élèves ont été notés et évalués, mais ces multiples épreuves sont-elles utiles et pertinentes ? Nous avons interrogé Sabine Kahn, chercheuse à l’Unité de recherche des Sciences de l’éducation (SSE) de l’ULB.

Les élèves sont régulièrement cotés au travers de travaux qu’ils réalisent en classe et/ou à domicile et évalués via diverses épreuves nationales et internationales. Ces évaluations leur permettent-elles réellement d’améliorer leurs apprentissages ? Quel en est l’impact ?

L’impact est plutôt négatif sur une grande partie des élèves, puisque cela dévoie complètement le sens qu’ils peuvent donner à l’école et aux apprentissages. Il y a eu des travaux sur la question du rapport aux savoirs. On se rend compte que les élèves qui font des carrières scolaires intéressantes, qui apprennent des choses, qui vont loin sont des élèves qui ont compris qu’apprendre, c’était intéressant, c’était prendre du pouvoir sur le monde, c’était grandir. Ces élèves qui font des carrières scolaires sans heurts, sans redoublement ne parlent jamais des notes, ne disent jamais qu’"apprendre, c’est intéressant, parce qu’ils ont de bonnes notes". En revanche, les élèves qui pensent que l’école, c’est intéressant pour avoir des bonnes notes, sont en fait complètement trompés et égarés par la note. Donc, la note n’est pas intéressante en termes d’apprentissage et d’enseignement.

Une épreuve telle que le CEB, obligatoire, est-elle pertinente et organisée au bon moment ?

L’école est une institution qui s’inscrit dans la tradition. On voit apparaître, aux alentours du XVe siècle, la première école qui fonctionne par classe de niveau. Et, depuis, elle n’a pas beaucoup changé. Donc, le CEB s’inscrit dans la tradition : enfants, parents et enseignants y sont attachés. On ne va donc pas l’enlever comme ça. Mais il est clair qu’il est organisé à un mauvais moment de la scolarité. De même, il n’est pas très pertinent en termes d’efficacité et d’équité du système scolaire.

C’est-à-dire…

Les évaluations telles que Pisa (NdlR : enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 34 pays membres de l’OCDE et dans de nombreux pays partenaires) ont cet intérêt de nous avoir montré que les systèmes scolaires les plus équitables sont ceux qui permettent une orientation des élèves la plus tardive possible. Or, on voit bien que le CEB est un instrument d’orientation, puisque lorsque l’enfant est en 1ère différenciée, ce n’est pas très facile de s’en sortir, avant d’être orienté vers l’enseignement professionnel par défaut. Certes, la volonté politique est, au départ, de remettre ces élèves de 1ère différenciée dans le circuit. Mais, de fait, on se rend compte que si l’on forme des classes homogènes d’élèves de même niveau, ces classes ont une dynamique d’apprentissage très peu intéressante pour les élèves et les enseignants. Pour le moment, malgré la volonté politique et l’acharnement de certains professeurs à vouloir que leurs élèves s’en sortent, peu d’élèves sortent de cette spirale.

D’aucuns ont soulevé l’idée que si le CE1D arrive à prendre de l’ampleur et à concerner toutes les écoles de la Communauté française, il pourrait remplacer le CEB…

Cela donnerait beaucoup plus de cohérence au système, car on ne couperait pas le continuum du primaire et du début du secondaire. Ce serait intéressant de ne pas rajouter un examen, mais de faire en sorte qu’un examen puisse prendre la place du CEB.

Que pensez-vous du TESS en fin de secondaire ?

A l’heure où nos voisins français se demandent régulièrement s’ils ne vont pas supprimer le baccalauréat, on dirait que la Communauté française essaie d’en installer un progressivement. Mais on voit bien que dans nos universités, arrivent des étudiants qui ont réussi l’examen de fin de secondaire, mais qui n’ont pas le même niveau. En 1ère année d’université, le taux d’échec est de 60 %, ce qui est très coûteux pour les étudiants, leur famille et les universités. Donc, qu’on réfléchisse à un examen de fin de secondaire qui serait plus équitable, car il concernerait toutes les écoles de la Communauté française, cela me paraît plutôt louable. Après, on voit bien que les choses ne se font pas en droite ligne. Pour le moment, tel qu’il est, le TESS n’est pas très satisfaisant. Après, il faut penser à ce vers quoi il peut mener. Parce que le système actuel n’est pas non plus satisfaisant : à partir du moment où on n’a pas d’examens fédérateurs qui vont pouvoir noter tous les élèves dans toutes les écoles du pays, on renforce d’une certaine façon les bonnes et les mauvaises écoles.

Le temps de préparation dédié à ces épreuves n’empiète-t-il pas sur le temps qui pourrait être consacré à l’apprentissage ?

Au niveau des classes, c’est une grosse perte de temps, mais ce que j’y vois d’assez intéressant, c’est que, d’une certaine façon, dans ces préparations d’examens, l’enseignant se situe en dehors : il est là pour préparer ses élèves pour qu’ils réussissent. L’instance qui va évaluer est externe. Pour une fois, l’enseignant n’est pas l’ennemi pour certains élèves. C’est assez positif. Néanmoins, pour les élèves qui ne réussissent pas, la sanction est toujours négative, qu’elle soit interne ou externe.

Ces évaluations, une fois leurs résultats délivrés, n’entraînent-elles pas une concurrence malsaine entre les élèves, entre les écoles, entre les professeurs et entre les parents ?

C’est effectivement très malsain. Une classe dont tous les élèves ont réussi le CEB, de milieu favorisé, on peut dire que cette école et ses enseignants n’ont aucun mérite. Mais dans des classes qui sont dans une plutôt grande "misère" sociale et où 50 à 60 % des élèves ont réussi, on peut dire qu’elles ont beaucoup plus de mérite. Quant à la concurrence entre un élève qui a réussi le CEB et un autre qui l’a raté, on veut qu’il y ait de l’échec, mais que cela ne soit pas pour nos enfants. Il faut toutefois qu’il y en ait, car, sinon, la réussite de nos enfants ne présenterait aucun intérêt. C’est un vrai problème de société. Mais il faut bien se dire qu’à terme, on le paiera, car on est en train de construire une société extrêmement violente. On assure une position sociale à ses enfants, mais à quel prix ? A-t-on envie de ça ?

Pourquoi ne pas supprimer le système de notes et des évaluations ? Comment élèves et professeurs pourraient-ils alors vérifier que la matière a été bien comprise et acquise ?

C’est très compliqué. On voit bien que la note ne réfléchit pas grand-chose et a des effets pervers. Mais, en effet, il faut bien qu’on sache si nos élèves ont compris ou non. Notre système scolaire vise à les rendre compétents - ont été mis en place des socles de compétences - et, donc, il faut bien qu’on sache a minima s’ils ont atteint ou pas ces compétences. Là, c’est très compliqué, car ce n’est pas une note qui reflète les compétences. En outre, évaluer des compétences, cela prend beaucoup de temps. Plus on va vouloir évaluer souvent, plus on voudra que cela se passe vite, tant au niveau des passations que des corrections (QCM, vrai-faux, ). Or, une évaluation des compétences nécessiterait que l’on mette l’élève devant de la complexité. De l’avis de tous les chercheurs, la compétence s’exprime face à de la complexité, en mobilisant des choses qu’on a apprises. Cette mobilisation est très compliquée à repérer. Cela prend du temps, et il y a toujours un peu d’incertitude quand on évalue la complexité. Mais quand on évalue de façon plus classique, pour éliminer l’incertitude, on enlève plein de dimensions aux apprentissages : on évalue que ce qu’on sait évaluer, ce qui ne reflète pas la situation d’apprentissage de l’élève.

Retrouvez également le dossier "Evaluation des élèves : supprimer les notes ?" dans la revue "Eduquer" de mars 2012 de La Ligue de l’enseignement sur www.ligue-enseignement.be