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Monsieur le Premier Ministre (1), passez à l'acte dans votre souci des pays pauvres, s-v-p..

Secrétaire général Oxfam-Solidarité

Monsieur le Premier Ministre, je suis heureux que vous partagiez un certain nombre de nos préoccupations: l'écart toujours grandissant entre les riches et les pauvres, l'insupportable fardeau de la dette des pays du Sud et leur participation trop limitée aux grandes décisions qui les concernent directement. Mais ces préoccupations communes se limitent à cela.

Votre foi dans le marché libre et ses remèdes reste inébranlable. C'est sans doute la contradiction la plus fondamentale entre vous et nous. Vous citez l'exemple de quelques pays asiatiques `qui se sont arrachés en une seule génération´... à la pauvreté. Ce fût de très courte durée. La crise financière de 1997 a touché ces pays de plein fouet. Ce n'est pas un hasard si le terme `tigres asiatiques´ est aujourd'hui complètement démodé. Malgré votre préoccupation à propos de l'écart grandissant entre pays riches et pauvres, vous continuez à ne défendre qu'une seule solution: toujours le même remède. Comme nous, vous savez que le marché libre appartient au royaume des fables. Vous savez que nous vivons dans un monde dans lequel les multinationales, par leurs accords mutuels, sont parfaitement capables de créer de vrais monopoles ou de réaliser de plus en plus de mégafusions.

La Belgique - par le biais de l'Union européenne - continue à s'opposer, au sein de l'Organisation mondiale du Commerce, aux demandes des pays en voie de développement. Lors du dernier sommet de l'OMC à Doha, l'Europe a revendiqué davantage de mandats pour l'OMC: des services essentiels, tels que l'eau potable, les soins médicaux ou l'enseignement, sont désormais privatisables. Je ne comprends pas comment cela rime avec votre thèse `d'intervenir là où le libre échange affiche ses faiblesses´.

En ce qui concerne la participation de chaque pays, je ne vois pas comment votre proposition d'élargir le club du G-8 à plus de pays et de blocs économiques régionaux peut y contribuer. Le G-8 a toujours fonctionné sur base de pouvoir économique: un dollar, un vote. Les Nations Unies utilisent au moins ce principe démocratique élémentaire: un pays, un vote. Voulez-vous encore moins de démocratie?

Pourquoi n'insistez-vous pas pour rendre les décisions des instances onusiennes vraiment contraignantes, comme c'est le cas pour celles relatives à l'OMC? De nombreuses institutions des Nations Unies réclament la priorité des droits sociaux et du respect de l'environnement. Mais le problème reste posé: les résolutions de l'Onu ne sont que des déclarations d'intention, car différents pays continuent à les contourner dans l'impunité la plus totale. Vous pourriez plaider pour une hiérarchie des droits: lorsqu'il y a un conflit d'intérêts, les accords commerciaux devraient être subordonnés aux droits sociaux. Certains mettent même l'accent sur la création d'une Organisation sociale mondiale comme contrepoids à l'OMC.

Depuis longue date, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale savent que les pays du Tiers Monde ne seront jamais capables de rembourser leurs dettes. Néanmoins, ils continuent à l'exiger, parce qu'ils veulent maintenir un contrôle strict sur la politique économique de ces pays. Comment cette exigence pourrait-elle contribuer à la `lutte contre la pauvreté´, qui appartient aux compétences de la Banque mondiale? Le FMI et la Banque mondiale avouent publiquement que leurs initiatives - la dernière fût celle en faveur des PPTE - ne mènent à rien. Pourtant, vous restez un partisan de cette initiative PPTE. Pourquoi, au sein des organisations internationales, la Belgique n'oserait-t-elle pas défendre l'annulation de la dette, même si ce n'était que dans une première phase que pour les pays les moins développés? Qu'en est-il de l'initiative belge pour l'annulation de la dette accumulée par Mobutu, dont la population locale congolaise souffre toujours?

Vous parlez de l'importance de la coopération au développement. En effet, elle est toujours l'unique forme de répartition des richesses mondiales, même si elle reste largement insuffisante. Où en est-on quant à la promesse de votre gouvernement de garantir légalement la norme de 0,7 pc?

Martin Khor, le directeur du Third World Network en Malaisie, souligne: `Quand les peuples combattaient l'esclavage, l'apartheid ou le colonialisme, ils ne revendiquaient pas le partage des bénéfices de l'esclavage, de l'apartheid ou du colonialisme. Ils combattaient le système même. Ainsi, nous ne revendiquons pas de partager les bénéfices de la mondialisation. Nous devons combattre le système même de la mondialisation tel qu'il est aujourd'hui.´

D'une part, vous voulez que l'aide au développement atteigne un niveau d'efficacité plus élevé; d'autre part, votre gouvernement a l'intention de défédéraliser la coopération belge. Dans cette hypothèse - qui heureusement n'est pas encore une réalité et à laquelle une majorité d'acteurs dans le secteur de la coopération au développement s'oppose - nous aurions demain, dans le pire des cas, six pouvoirs différents (le fédéral, les communautés et les régions) qui feront des frais supplémentaires pour une politique étrangère éparpillée, qui sera davantage axée sur les propres intérêts de ces pouvoirs et régions.

Enfin, j'ai lu votre lettre ouverte en fonction des thèmes que vous mentionnez. Mais les thèmes oubliés me semblent extrêmement instructifs. La Belgique continue à soutenir la coalition internationale contre le terrorisme. La Belgique n'a pas opté pour la construction d'une grande coalition contre la pauvreté et l'injustice dans le monde.

Après la Guerre froide, nous sommes paradoxalement entrés dans une dynamique d'augmentation du nombre de guerres. La seule issue durable est l'application du droit international. Et ce par tous les Etats. Non seulement l'Irak, mais aussi Israël, la Turquie, les Etats-Unis (quand signeront-ils les conventions sur les armes chimiques et biologiques?) et enfin la Belgique (à quand la disparition des armes nucléaires illégales de la base de Kleine Brogel?). La politique du `deux poids et deux mesures´ est la cause principale de la non-existence de vraies solutions, soutenues par tous les peuples.

Nous attendons le refus clair par la Belgique des plans guerriers des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne face à l'Irak. La Belgique doit faire pression sur ses partenaires européens pour qu'ils usent de leur droit de veto face à ces plans. Les effets de cette guerre seront imprévisibles. Après cette guerre, les futures générations devront oublier toutes les belles paroles de `développement durable´. C'est le plus grand défi social que nous devons relever actuellement: éviter cette guerre.

(1) `Lettre ouverte aux altermondialistes: De Doha à Cancun: l'hypocrisie sous la compassion de l'Occident´ de Guy Verhofstadt dans LLB du jeudi 17/10/2002 Webhttp://www.lalibre.be (Agora)

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