Opinions
Une chronique de Florence Richter, écrivain.


Ils ne sont pas obsédés par le fait de "se réaliser soi-même" et, heureux, consacrent leur vie à celles des autres.

A travers les civilisations, le célibat se résumait surtout à un état transitoire entre l’âge nubile et le mariage. Demeurer seul trop longtemps relevait même de l’infamie dans certaines civilisations anciennes, à moins qu’il ne s’agisse du célibat d’un clergé. Infamie car qualifié d’égoïsme. Le mot est lâché : les célibataires endurcis ont longtemps été soupçonnés de ne vouloir assumer aucune charge (de famille, d’âme comme le prêtre, ou même de fonction publique).

Depuis quelques bonnes décennies, pour les femmes comme pour les hommes, le célibat est assumé (avant ou après une vie en couple), et un commerce florissant leur propose de nombreux services (sites de rencontres, voyages ad hoc, salons du célibataire, etc). On a dépassé l’infamie des siècles passés, et on a même un peu oublié le personnage d’Ally Mc Beal dans la série télé, cette femme contemporaine très active mais qui rêvait encore de mariage. Aujourd’hui, à l’époque de l’individualisme (parfois excessif), on parle de "céliberté" : la joie bien affichée de vivre pleinement sa solitude.

Comme dans tout état de vie (le mariage, la maternité ou la paternité, ne sont pas des longs fleuves tranquilles…), le célibat présente des avantages et des inconvénients, et aussi une face sombre, dont on a récemment eu un écho terrifiant dans l’actualité avec le tueur de Toronto, se revendiquant ouvertement des "incels" (contraction anglaise de "involontairement célibataires"). Pour rappel, ceux-ci sont très actifs sur Internet et se disent célibataires sexistes, jeunes liant leur manque de relations sexuelles à la nature même des femmes, car celles-ci sont dites superficielles, obsédées par l’apparence, menteuses et manipulatrices, raison pour laquelle les incels appellent systématiquement à la violence contre elles, tout en s’estimant des "gentlemans suprêmes"…

Je voudrais évoquer ici une frange des célibataires bien différente, que j’observe et interroge à l’occasion, et qui semble exister depuis des siècles, comme en sourdine. Ce sont des êtres essentiels et discrets. On peut les nommer les "généreux célibataires". Il ne s’agit pas de célibataires contemporains revendiqués, ayant choisi leur état et heureux de l’être, ni au contraire de solitaires mal dans leur peau. Ces généreux célibataires, pourquoi ne sont-ils pas en couple ? Pourquoi n’ont-ils pas d’enfants ? Surtout, pourquoi ne sont-ils pas aigris ni obsédés par le mariage ou la vie commune, ou même par la liberté jouissive que permet leur état ? Non : la solitude les a rendus (très) généreux. Ils consacrent leur vie (ou une partie) à celles des autres. L’existence et la famille les ont-elles brisés ou accaparés malgré eux ? Même pas. Je le redis : ils ne sont pas malheureux, au contraire. Une caractéristique les distingue cependant : ils ne sont pas obsédés (comme beaucoup d’entre nous) par le fait de "se réaliser soi-même" comme on dit aujourd’hui. Depuis toujours, la société met en lumière des solitaires se consacrant à une œuvre artistique, intellectuelle, sociale ou politique : même s’ils se sont parfois battus pour une cause, ceux-ci en recueillent aussi un jour ou l’autre une reconnaissance sociale. Mais dans tous les milieux et tous les entourages, on rencontre aussi des Catherine, Marc ou Amina : des anonymes aux destins pourtant tout aussi exceptionnels.

Catherine est sans doute le modèle le plus classique : sœur cadette de plusieurs frères dans une famille catholique aisée, la soixantaine, sans diplôme et sans travail, elle consacre sa vie, avec calme et simplicité, d’abord à ses parents à présent décédés, puis aux enfants et petits-enfants de ses frères. Marc, la quarantaine, agent dans une administration, gros tempérament jovial, cœur d’or, est né dans une famille très populaire, et a soigné sa mère morte fort âgée, avant d’aider l’une de ses sœurs malade ainsi qu’un neveu handicapé. Enfin Amina, la bonne trentaine, homosexuelle militante, athée pure et dure, femme pleine d’humour et débordante de vie, travaille dans le secteur touristique mais voue aussi sa vie à ses deux frère et sœur, propriétaires d’une chaîne de quelques magasins réputés dans le secteur alimentaire.

Ces généreux célibataires se comptent par milliers : le monde tournerait-il encore sans eux ?