Opinions

A qui appartiennent les héros de bande dessinée ? A leur(s) auteur(s) ? A l'éditeur ? Aux lecteurs ? La question se pose avec d'autant plus d'acuité, à l'heure où les lecteurs, déboussolés par un marché proche de la saturation - 4 000 titres publiés en 2006 - ont tendance à se replier sur les valeurs sûres. Les éditeurs, flairant la bonne affaire, creusent le filon des reprises à la suite du succès rencontré par celle de "Blake et Mortimer", il y a une petite dizaine d'années. "Les Schtroumpfs", "Lucky Luke", "Boule et Bill", "Lefranc", "Sibylline" (voire "Corto Maltese", annonce "Le Figaro" de ce matin) ont été (ou vont être) confiés à d'autres mains que leurs créateurs, suite au décès ou au passage de témoins de leurs auteurs.

L'image d'autres héros emblématiques , comme "Tintin" ou "Gaston Lagaffe", est en revanche figée pour l'éternité parce que l'idée que quelqu'un d'autre leur prête vie était insupportable à Hergé et Franquin.

Il y a enfin ceux qui, comme "Astérix", donne la pénible impression à chaque parution, de n'être plus que l'ombre du mythe qu'ils ont été.

Alors ? Les héros de bande dessinée ont-ils une âme, et si la réponse est affirmative à quoi tient-elle ? Sont-ils mortels ou éternels ? Indéfectiblement liés à leur créateur ou susceptibles de se jeter dans d'autres bras pour survivre ?

Trois auteurs et un spécialiste se penchent sur la question.

YANN Scénariste à multiples facettes ("Les Innommables" , "Pin-up", "Odilon Verjus", "Spoon et Withe" et sous le pseudo de Balac, le premier tome de "Sambre" et "Le sang des porphyres"). Entre autres choses...

En tant que lecteur, j'ai toujours regretté qu'il n'y ait pas eu de suite à "Tintin". Il m'a fallu longtemps pour comprendre que c'était pour éviter que ce soit mal fait. Mais c'est un peu absurde, parce que finalement, si on suivait la logique que l'auteur est maître de son personnage, qu'il lui donne une âme et puis qu'il décide de le tuer ou de l'arrêter, ses albums vont finir fossilisés dans une armoire - comme "Les Pieds Nickelés" ou "Bécassine".

Sur la question de savoir si le personnage appartient à son auteur, il y a deux points de vue. Soit l'auteur l'a créé et il a tout les droits. Prenons Hergé : il a arrêté Tintin, on aura plus jamais d'albums de "Tintin". Dans le même ordre d'idée, j'ai été très triste quand Franquin a décidé qu'il n'y aurait pas de reprise de "Gaston", qu'on entendrait (sic) plus "M'enfin", le gaffophone, etc. Imaginez la tête des gamins si ont leur annonçait aujourd'hui la fin de "Titeuf" ? Bref, lire et relire les vieux albums c'est un peu triste. Alors bien sûr, il y a l'argument que ça pourrait être mal fait, en se basant sur Bob et Bobette.

Mais d'un autre côté, si nous prenons à Spirou, qui a été créé par Rob-Vel, on constate que s'il n'avait pas été repris par Jijé, qui lui a donné une âme, personne ne se souviendrait du nom de ce personnage. Puis Jijé confie Spirou à Franquin, qui en fait quelque chose d'exceptionnel. Quand Franquin passe la main, on pense que c'est la mort du personnage, avec des reprises qui fonctionnent plus ou moins bien , puis viennent Tome et Janry, au début des années 80. Deux auteurs grâce auxquels on se retrouve maintenant avec des jeunes qui ont lu Franquin, trouvent ça sympa, mais dont le Spirou de référence est celui de Tome et Janry. Et aujourd'hui Morvan et Munuera commencent à trouver leurs marques. Donc, ce personnage passe de mains en mains, avec des hauts et des bas, mais finalement beaucoup de haut . Et finalement on constate qu'avec Spirou on a droit à au moins quatre périodes hyper-intéressantes. Ce à quoi on aurait pas eu droit si on avait décidé d'arrêter la série ex abrupto après Jijé.

L'idéal serait de créer un comité des sages, des ayants droit, des professionnels qui diraient, sans tomber dans une espèce de censure ou de formatage, qu'on peut reprendre une série à condition de conserver une qualité minimum, comme c'est le cas pour Blake et Mortimer ou Boule et Bill.

Autre cas de figure intéressant : quand on parle de personnages emblématiques comme "Blake et Mortimer" ou "Tintin", à la limite, ce n'est pas un gros drame que ça s'arrête. Il reste une masse d'albums à lire. Moi ce qui me tue, ce sont les séries avortées comme "Oumpah-Pah le Peau-Rouge" (publié dans Tintin dans les années 50, NdlR) de Goscinny et Uderzo , arrêtée par les auteurs après cinq albums. Je me dis souvent que si Uderzo et Goscinny avaient poussé Oumpah-Pah sur quarante albums, il aurait peut-être eu le même succès qu'Astérix. Inversement, si Astérix n'avait vécu le temps que des deux premiers albums, qui sont quand même des ratages sans grand intérêt, on en parlerait plus aujourd'hui.

Un auteur produit une oeuvre, mais il faut qu'elle soit plébiscitée par le lecteur. Les personnages font partie de l'univers du lecteur, ils leur appartiennent quand même un peu. Mettons un auteur qui décide de congeler son personnage et des millions de lecteurs dans la balance : c'est cruel de dire que l'auteur a toujours raison.

J'identifie encore un autre problème : quand il n'y a pas de reprise pour une série qui n'a pas la notoriété de Tintin, le fonds s'étiole. Gil Jourdan de Tilleux est une de série que je préfère au monde, mais elle n'est plus exploitée depuis la mort de l'auteur. Les histoires sont réunies en intégrale avec des couvertures dégueulasses qui ne sont même pas de lui et il est hors de question de le ressortir en petits albums. A terme Gil Jourdan est destiné à rejoindre le cimetière des personnages. Les intégrales, ce sont des mouroirs. Une manière de gérer le fonds, pour ne pas perdre les droits.

Quant au phénomène des reprises, il va encore prendre de l'ampleur, parce que devant la saturation des albums, le public se replie sur des valeurs sûres, ou même des valeurs un peu mortes qu'il a aimées quand il était gamin et qu'il a envie de revoir bouger un petit peu. D'autant que les reprises fonctionnent généralement assez bien. Moi ça ne me dérange pas. Quand on a aimé un personnage, et pour autant qu'on soit sincère, c'est encore plus facile pour un auteur dont c'est le métier de rentrer dedans.

L'âme d'un personnage c'est quand il y a une adéquation entre les auteurs et le public. La pérennisation d'un succès graphique par un succès public.

Denis LAPIÈRE Scénariste pour petits ("Ludo", "Oscar") et grands, ("Le bar du vieux Français", "La saison des anguilles", "Le tour de valse"...).

L'âme du héros de bande dessinée, ce sont les lecteurs. Je crois que le lecteur s'approprie le personnage. Si on prend un héros populaire comme "Largo Winch" de Van Hamme et Francq, je suis persuadé que chaque lecteur a son idée de qui est Largo et de ce qu'il