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La France a rendu un hommage national au gendarme Arnaud Beltrame, qui s'est sacrifié pour sauver un otage à Trèbes (Aude). De nombreuses voix ont salué un sacrifice héroïque. L'historienne Anne Morelli, qui a écrit notamment sur les grands mythes de l'histoire de la Belgique, analyse l'évolution du terme et ce qu'il recouvre aujourd'hui.


Que vous a évoqué l'éloge du gendarme Arnaud Beltrame ?

Les héros sont toujours liés à une époque et à une cause. Donc, les héros des uns sont parfois les ennemis ou les terroristes des autres. Cela dépend. Parfois, on les oublie complètement. Je vous donne un exemple : Lors de la première guerre mondiale, les troupes Belges vont se réunir et résister dans la région de l'Yser. Un « héros » a imaginé l'inondation de cette région pour empêcher l'avance des allemands. C'est un éclusier qui s'apelle Cogge. C'était un homme très connu – la reine Elisabeth s'entretenait encore avec sa veuve des années après. Il a figuré sur les billets de banque belge. Il y a à Bruxelles une rue à son nom. Mais qui connaît encore l'éclusier Cogge ? Plus personne. Car il est lié à une époque et à une cause.


On pourrait vous répondre qu'il s'agit de héros guerriers, liés à une guerre où la propagande patriotique faisait rage et où le contexte était différent.

Mais c'est la même chose pour l'ensemble des héros. Enfant, je me souviens avoir participé à une quête, où chaque enfant donnait un ou deux francs pour faire un monument à une autre petite fille - elle s'appelait Jeanne - qui dans un cinéma en flamme à Liège avait sauvé des petits enfants, avant de retourner dans le brasier pour en sauver d'autres. Elle est morte étouffée par les émanations. Aujourd'hui, qui se souvient d'elle et de son sacrifice ? Malheureusement, ou heureusement, les héros changent d'une époque à l'autre. Et ceux qui nous semblent de toute évidence promis à la postérité ne sont pas toujours connus au delà de quelques dizaines d'années.


Vous dites : "les héros des uns peuvent être les monstres des autres". C'est-à-dire ?

Dans les événements de terrorisme que nous vivons, ceux que nous considérons comme terroristes peuvent être perçus par des extrémistes radicaux ou islamistes comme leurs héros. Je me souviens avoir été à Xi'an, en Chine au début des années 2000. Dans le quartier musulman, on vendait des t-shirts à l'effigie de Ben Laden. Pour nous, c'était le monstre, mais là, il y avait moyen d'acheter le t-shirt comme si c'était le t-shirt de Che Guevara. Qui lui aussi, apparaît pour les uns comme un héros, et pour les autres – notamment les possédants d'Amérique latine – comme un monstre qui a remis en question leurs privilèges.


Il n'y a pas de héros universel ?

En ce qui concerne Arnaud Beltrame on ne voit pas ce qu'on pourrait lui reprocher ; de même qu'à la petite Jeanne de Liège, on ne voit pas ce qu'on pourrait lui reprocher. Mais peut-être qu'on va l'oublier rapidement. Je n'en sais rien.


Pourquoi certaines figures héroïques restent dans l'Histoire, et d'autres qu'on oublie, comme l'éclusier Cogge par exemple ?

Parce que la guerre de 14 a changé de sens pour nous. En 1930 la guerre de 14-18 représentait l'héroïsme, l'armée qu'on met en valeur... aujourd'hui, on considère cette guerre comme un massacre inutile dont on ne comprend pas pourquoi tellement de gens y ont participé avec autant d'enthousiasme. Et donc, la cause n'est plus celle de l'éclusier Cogge. Il ne peut plus être héros, car il serait un héros de quoi ? D'avoir prolongé la guerre ? D'avoir prolongé le massacre ? On n'a pas d'atomes crochus idéologiques avec ce "héros" aujourd'hui. Et d'autres ont pu traverser les siècles car leur cause apparaissait plus universelle... maintenant, essayez un peu de trouver des héros universellement honorés... Prenez Napoléon, bien sûr il y a des gens qui sont restés Bonapartistes, mais on retient aujourd'hui davantage les bilans atroces de ses campagnes.


La quasi-béatification d'Arnaud Beltrame, en tout cas médiatique, est-elle selon vous le symptôme d'une époque ?

Justement, les béatifications dans l'Eglise suivent la tendance générale de l'accélération. Autrefois une cause de béatification ou de canonisation pouvait prendre plusieurs siècles. C'était considéré comme quelque chose de positif car on prenait du recul. Aujourd'hui, on béatifie rapidement. Quand on pense au fondateur de l'Opus Deï par exemple, qui a été béatifié puis canonisé dans des délais records, parce qu'on veut profiter de l'émotion que cela crée lors de sa vie, et surfer sur l'émotion de ce moment-là pour en faire un bienheureux ou un saint. Donc il y a cette tendance dans l'Eglise comme dans ce qui reste de société civile.


Le philosophe André Comte-Sponville a souligné dans un article du "Monde" que l'acte d'Arnaud Beltrame était héroïque non seulement en raison de son caractère courageux, mais aussi parce qu'il a fait preuve d'une extrême générosité.

Quand on dit que quelqu'un est exceptionnel, on dit rarement si c'est exceptionnellement bon ou mauvais. Dans mes cours, j'ai toujours provoqué mes étudiants en leur disant : "Mais alors Marc Dutroux ? C'est quand même exceptionnel, non ? Tout le monde ne retient pas des petites filles dans une cave." Alors, ils reprenaient leur souffle et ajoutaient : "Oui, mais il faut que ce soit exceptionnellement positif." A partir de là, le héros au sens napoléonien ne tient pas, lui non plus. Donc, tout cela est très relatif.