Opinions

Marta RUIZ coordinatrice de la recherche au CNCD-11.11.11

D epuis son ascension à la présidence de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz a fait de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption le cheval de bataille de l'institution. Au cours de ces derniers mois, de nombreux projets ont été arrêtés dans différents pays à cause de problèmes de gouvernance ou de corruption. Cette optique est d'apparence plus que louable. Qui en effet pourrait s'élever contre la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption ? Pourtant, la manière dont ces concepts sont abordés par la Banque mondiale - hôte de marque de la conférence sur ce thème qu'ont organisée ces jours-ci les ministres belges des Affaires étrangères et de la Coopération au développement* -, n'est pas dénuée de contradictions.

Tout d'abord, la corruption est autant une conséquence qu'une cause de la pauvreté. En effet, la petite corruption est devenue dans les pays pauvres une stratégie de survie comme une autre. Mal ou impayés, les fonctionnaires publics utilisent leur fonction pour boucler leur fin de mois et subvenir tant bien que mal aux besoins de leurs familles. Or, non seulement les politiques d'austérité de la Banque mondiale ont diminué les revenus de la fonction publique et multiplié ces phénomènes de petite corruption, mais en outre plusieurs projets ont été stoppés ces derniers mois pour de tels cas (Inde, Argentine, Bangladesh, etc.). Par ailleurs, comme le reconnaît notamment l'OCDE, il n'y a pas de corrompu sans corrupteur, et la grande corruption qu'elle engendre est devenue un véritable fléau en termes de décapitalisation des Etats. Ainsi, la grande corruption n'est pas un problème exclusivement du Sud, comme l'a notamment démontré le système de corruption international développé par le programme "pétrole contre nourriture" suite à la première guerre en Irak.

Ensuite, si la bonne gouvernance, entendue comme la séparation des pouvoirs ou le respect du droit international, est un objectif plus que légitime, l'aborder comme le fait la Banque mondiale en termes de politiques économiques (privatisation, libéralisation), est autrement plus discutable. Cela équivaut en effet à pérenniser sous d'autres noms les politiques d'ajustement structurel du passé. Surtout que la Banque elle-même n'est pas exempte de critique en matière de bonne gouvernance. En 2006, un rapport de la Banque ("Annual review of development effectiveness 2006 : Getting results") révèle que la corruption a augmenté dans les pays ayant appliqué les réformes pilotées par la Banque mondiale. Par ailleurs, la vision de la Banque en matière de lutte contre la corruption n'est elle-même guère transparente. Le rapport Vaughn, commandé par l'ancien président de la Banque James Wolfensohn et sorti sous la présidence de Wolfowitz en juin 2005, était censé donner des recommandations en matière d'amélioration des politiques de lutte contre la corruption. Or, ce rapport, jamais publié officiellement, conclut que la Banque continue d'appliquer une rhétorique de transparence alors qu'elle développe parallèlement le plus grand secret au niveau des pratiques de gestion de ses politiques.

Par conséquent, la vision développée par la Banque, et dont transpirent les programmes du séminaire organisé par les ministres De Gucht et De Decker, est que les politiques de privatisation et de libéralisation sont garantes d'une bonne gouvernance et donc appelées à réduire la corruption. La création d'un climat propice aux investissements internationaux est inlassablement présentée comme la clé de la croissance et du développement, alors que l'histoire économique a démontré que les IDE (investissements directs étrangers) suivent la croissance plus qu'ils ne la créent. Cette logique aboutit à affaiblir les pouvoirs publics et à faire le lit de la petite corruption. Comme le révèle le rapport "Doing business" de la Banque mondiale, un pays est d'autant mieux coté qu'il présente des charges fiscales et sociales peu élevées. Les trois "étoiles montantes" du rapport 2007 sont la Géorgie, la Roumanie et le Mexique, loin d'être exemplaires en matière de corruption. A contrario, la Bolivie, le Venezuela et la Chine, adeptes des opérations de sociétés mixtes, sont les trois derniers pays au classement en matière de fiscalité. La Colombie, recordman du monde des assassinats de syndicalistes, enregistre une moyenne supérieure aux pays de l'OCDE en matière d'"employabilité". Il y a, dans ce sens, une logique dans l'absence de représentants syndicaux à la tribune de la conférence de Bruxelles...

Cette vision est cependant loin de faire l'unanimité. Elle a même débouché depuis plusieurs mois sur une véritable crise interne au sein de la Banque. Le compte rendu du conseil d'administration du 8 janvier 2007, rendu public suite à des fuites dans les médias américains, révèle une véritable fracture au sein de la direction de la Banque. Plusieurs membres du CA de la Banque accusent le président Wolfowitz de manquer de vision à moyen et long terme et de ne tisser aucun lien entre sa stratégie et ses choix budgétaires (Wolfowitz propose de réduire de 150 à 225 millions de dollars par an les ressources de la Banque au cours des trois prochaines années). Certains voudraient présenter ce conflit comme un affrontement entre pays créanciers et pays débiteurs, mais les critiques sont loin de se limiter aux pays en développement. Ainsi, le Royaume-Uni et la Norvège ont annoncé retirer des fonds à la Banque mondiale tant qu'elle ne modifiera pas ses politiques de "conditionnalités". Il serait bon que le gouvernement belge suive cet exemple en retirant des financements à cette institution tant qu'elle ne modifiera pas ses politiques de "conditionnalités".

* Voir notamment LLB 12/03/07.

Dans ce cadre, le CNCD-11.11.11 a signé l'appel international "Ne financez pas la pauvreté !", dont le texte est disponible sur le site Web www.cncd.be