Opinions

Une chronique d'Etienne de Callatay(1).


Le travers de l’argent en politique, c’est aussi penser que les citoyens ne sont guidés que par leur portefeuille.


Les représentants politiques et l’argent, voilà un thème qui défie le temps et les frontières, avec des conséquences significatives : la France n’aurait-elle pas eu un autre président ce 14 mai sans l’obsession matérialiste du favori des sondages de début d’année ? Si la soif d’enrichissement personnel aboutit parfois à fusionner analyse politique et chronique judiciaire, il faut se pencher sur le rapport de nos élus à l’argent sous un autre angle, potentiellement bien plus important que tel ou tel détournement. Il s’agit non plus du rôle de l’argent chez les politiques mais du rôle de l’argent dans les politiques.

Est-ce parce que l’argent est un aiguillon important pour eux que nos représentants politiques pensent qu’il en va de même pour tout le monde ? Est-ce parce que l’on parle de portefeuille ministériel qu’ils nous croient obnubilés par notre portefeuille à nous ? Nous ne chercherons pas à répondre à cette question mais, trop souvent, lorsqu’il s’agit d’influer sur le comportement des citoyens, la décision politique table sur notre seul intérêt financier personnel direct.

En apparence, nous prendre au portefeuille, cela marche : on souscrit à une épargne pension pour bénéficier d’un avantage fiscal, on adapte sa vitesse sur route pour éviter les amendes, on demande au patron une voiture de société plutôt qu’une augmentation de salaire… Les exemples de comportements collectifs affectés par les incitations pécuniaires abondent, mais il y a des limites au pouvoir de l’argent. Nous faisons des dons même là où il n’y a pas de déductibilité fiscale, nous ne nous soumettons pas à des examens médicaux pourtant intégralement remboursés, nous trions nos déchets au-delà des contraintes légales sans recevoir un chèque en retour.

L’abaissement du taux de l’impôt des sociétés est un thème d’actualité. Outre par la mobilité des bases imposables, cet abaissement est fréquemment justifié par la nécessité de promouvoir l’entrepreneuriat mais, s’il est vrai que l’entrepreneuriat mérite d’être encouragé, est-ce réellement de 10 points de pourcentage en moins qu’il est tributaire ? L’opprobre sur celui qui a failli n’est-il pas plus déterminant ? Joseph Schumpeter a montré que les motivations de l’entrepreneur étaient plurielles, faisant la part belle à autre chose qu’à l’argent, notamment l’envie d’être créatif, le goût de la victoire et la volonté de puissance. Le développement des retraites complémentaires est un autre sujet chaud qui illustre les limites de l’incitation financière. Malgré une très forte incitation fiscale à transformer du salaire en épargne du deuxième pilier, celle-ci demeure très faible, voire inexistante, pour la majorité des travailleurs. Promouvoir l’épargne à long terme ne passe donc pas a priori par une accentuation du cadeau fiscal.

Des économistes ont montré que faire payer, et lourdement, les parents retardataires le soir à la crèche de leurs jeunes enfants n’avait pas éliminé les retards, au contraire, cela avait déculpabilisé les parents en cause. Et que rémunérer les dons de sang ne changeait pas tant la quantité collectée que le profil sociologique des donateurs. L’action politique doit chercher à influer sur les comportements humains mais sans se confiner au seul règne de l’argent. L’information et l’éducation savent être des leviers bien plus puissants pour les changer.

Bien sûr, la vie matérielle est difficile pour de larges pans de la société mais pour autant tout n’est pas affaire de carottes dorées et de sanctions salées. Ne penser qu’en termes d’incitations financières abaisse l’homme et, en outre, est loin d’être toujours efficace, alors que l’argent public est précieux.

→ (1) Université de Namur, etienne.decallatay@orcadia.eu.