Opinions

Jiri PEHE, ancien conseiller de Vclav Havel, analyste politique, directeur de l'université de New York à Prague

Le fiasco du sommet de l'Union européenne à Bruxelles a fait nettement ressortir les différences d'attitudes entre la majorité des nouveaux pays membres d'Europe Centrale et de l'Est et les «anciens» membres. Fait sans doute surprenant pour certains, ces différences n'ont pas été jouées selon le script prévu, dans lequel les nouveaux membres seraient impitoyablement pragmatiques, et exigeraient autant d'argent européen qu'ils pourraient en obtenir, tandis que la majorité des pays occidentaux modéreraient finalement leur égoïsme national en faveur des idéaux de l'intégration européenne, vieux de plusieurs décennies.

Finalement, ce fut le flanc oriental de l'UE (les soi-disant démocraties avides d'argent et immatures) qui a demandé le plus bruyamment un compromis au nom du sauvetage de l'intégration politique, tandis que la plupart des anciennes démocraties européennes ont lutté impitoyablement pour leurs propres «intérêts nationaux». Etant donné l'ardent égoïsme national de certains grands pays, l'incapacité de l'Union européenne à s'entendre sur son budget 2007-2013 pourrait avoir des conséquences politiques inquiétantes pour l'Europe.

Les déclarations des dirigeants des nouveaux membres de l'UE lors du sommet ont montré qu'ils étaient conscients d'une telle possibilité. Ils s'inquiétaient de l'avenir de l'UE, certainement plus que leurs homologues occidentaux. Certains ont averti que le rejet de la Constitution européenne lors des référendums français et hollandais, combiné à la décision du sommet de suspendre le processus de ratification et à l'incapacité à convenir des finances de l'UE, pourrait déclencher une grave crise politique dans l'UE.

C'est la raison pour laquelle la plupart des nouveaux membres étaient prêts en fin de compte à soutenir le compromis proposé par le Luxembourg, qui suggérait que le budget se monte à seulement 1,06pc du PNB global de l'UE et que la «ristourne» annuelle de la Grande-Bretagne soit gelée à 4,6 milliards d'euros. En effet, juste avant l'effondrement ultime des pourparlers, cinq nouveaux membres, dont la République Tchèque et la Slovaquie, ont convenu d'un plan encore plus radical, demandant que le budget soit plafonné à seulement 1pc du PNB de l'UE.

Les cyniques affirmeront que les nouveaux pays membres peuvent se permettre de faire de telles concessions car ils finiraient par obtenir d'énormes subventions de l'UE de toute façon. Les donateurs nets au budget de l'UE étaient ceux qui risquent de perdre le plus. En termes strictement économiques, il n'est pas surprenant que la Grande-Bretagne ne souhaite pas abandonner sa ristourne et que la France rejette les tentatives de diminution des subventions agricoles. Mais ce qui est surprenant est que ce soit les anciennes démocraties européennes expérimentées qui aient ignoré avec une telle insouciance les dangers politiques résultant du possible renouveau d'un nationalisme ardent sur le continent européen, et que ce soit les nouvelles démocraties inexpérimentées de l'Est de l'Europe qui aient prôné la prudence.

La raison en est peut-être que les attitudes des pays de l'Est sont davantage imprégnées de souvenirs et expériences historiques récents. En seulement 15 ans, tous ces pays ont connu des changements économiques et politiques sans précédent dans l'histoire européenne quant à leur étendue et leur rapidité. Pour la majorité de ces pays, l'adhésion à l'UE ne représentait pas seulement un billet vers la prospérité économique, payé par les anciens riches de l'UE. Au contraire, ils savaient qu'ils devraient accomplir la majorité du travail eux-mêmes, quoique sous la direction de l'UE et avec l'aide du savoir-faire européen.

Ceci explique peut-être en partie pourquoi de nombreux pays d'Europe de l'Est et Centrale estiment que les fonds de l'UE, bien qu'utiles, sont moins importants que de faire partie d'une Europe unifiée, avec les opportunités étendues que ses règles communes impliquent. En outre, l'UE offre aux petits pays pris en «sandwich» entre l'Allemagne et la Russie un degré de stabilité politique et de sécurité qu'ils n'ont jamais atteint dans l'histoire moderne. Quant au reste, ils sont capables de le gérer eux-mêmes.

Par contraste, les Etats d'Europe de l'Ouest ne semblent plus autant intéressés par la dimension politique de l'intégration européenne. Ils la tiennent pour établie et sont bien plus intéressés par leurs circonscriptions nationales. De manière peut-être compréhensible, la plupart des citoyens des Etats de l'Europe de l'Ouest, accoutumés à la stabilité politique et la prospérité économique des dernières décennies, ne souhaitent pas abandonner les avantages que leur a apportés le processus de l'intégration européenne.

Les Français, par exemple, ne souhaitent pas renoncer à leurs subventions agricoles, tout comme ils ne tiennent pas beaucoup à donner davantage d'argent aux nouveaux membres, dont les économies réformées enlèvent les emplois français. L'hésitation britannique à abandonner la ristourne de l'UE face à ce qui est perçu comme l'égoïsme français est tout aussi compréhensible, malgré le fait que cette position nuit au processus d'agrandissement, soutenu par ailleurs par la Grande-Bretagne.

Pourtant, les pays d'Europe de l'Est et Centrale, qui sont toujours en train de se remettre des terribles calamités politiques engendrées par les démons historiques de l'Europe, trouvent la véhémence de l'égoïsme national de leurs homologues occidentaux légèrement effrayante. L'histoire de l'Europe est remplie de catastrophes provoquées par le manque de perspicacité des élites politiques nationales. Combien de fois les dirigeants européens ont-ils pensé qu'ils avaient le contrôle de la situation, alors qu'ils n'ont fait que lâcher les démons une nouvelle fois?

Tout ceci n'a pas pour but de suggérer, bien évidemment, que simplement parce que l'UE ne peut pas convenir d'un budget ou d'une constitution qu'elle s'approche d'une autre calamité historique. Mais la prudence s'impose et les élites politiques des grands Etats nationaux, en particulier, doivent se demander si elles ne présument pas une fois encore de leurs capacités. Bien que l'effondrement de la zone monétaire commune en raison de querelles politiques semble improbable à ce stade, il est impossible de l'exclure complètement. De toute évidence, nous ne pouvons pas non plus écarter totalement l'éventualité d'un affaiblissement ou d'une désintégration des structures politiques communes de l'Europe. Pour les petits Etats encore fragiles économiquement de l'Europe de l'Est et Centrale, une Europe composée d'Etats nationaux, qui luttent une fois encore impitoyablement pour défendre leurs propres intérêts, constitue un cauchemar. Mais ce cauchemar pourrait s'étendre à tous les Etats européens. Peut-être les pays occidentaux devraient-ils écouter davantage leurs nouveaux partenaires. En convenant de compromis significatifs, les dirigeants de certains nouveaux Etats membres tentaient, entre autres, de montrer que ranimer le fort égoïsme national en Europe est un jeu dangereux, pour ne pas dire incontrôlable.

Ji Pehe, qui a occupé le poste de principal conseiller politique auprès de l'ancien président tchèque Vclav Havel, est analyste politique et directeur de l'université de New York à Prague.

Project Syndicate, 2005. Webwww. project-syndicate. org. Traduit par Valérie Bellot

© La Libre Belgique 2005