Opinions

Une opinion de Thierry De Win, professeur au collège du Sacré-Cœur de Ganshoren.


Je suis professeur dans l’enseignement secondaire supérieur depuis près de quarante ans. J’aurais déjà pu prendre ma retraite, j’ai décidé de rester. Jusqu’au bout. J’en ai vu passer des têtes, et de toutes les couleurs et j’ai avalé aussi bien des couleuvres : elles naissent plutôt du côté des décideurs de l’enseignement. Pour moi, la pédagogie est prisonnière depuis longtemps de l’idéologie et des restrictions budgétaires, si bien que sous le couvert (populiste ?) de "l’école de la réussite" et de "l’égalité des chances", bien des fondamentaux de l’apprentissage sont passés à la trappe de l’histoire !

Il est évident que la maîtrise progressive de la langue de l’enseignement (je parle ici du français) et la nécessité de la structure sont des priorités. Or elles apparaissent hélas comme secondaires dans beaucoup trop de cas ! Si pas tout simplement comme objets d’un renoncement général. Il est désespérant de constater le peu d’apprentissage dont bénéficient quantité de jeunes à la sortie de leur rhéto ! Qu’ont-ils fait pendant douze ans ? Qu’ont-ils retenu ? Quels furent leur raisonnement et leur objectif ? Réussir, à coup sûr… à savoir viser la moitié des points et oublier systématiquement les connaissances liées aux années précédentes ! A croire qu’ils vivent dans un système qui, en quelque sorte, "programme" l’amnésie !

C’est hélas dans l’enseignement de transition que la situation est plus grave qu’on ne le pense et les dérives, importantes. "L’omerta", heureusement, est peu à peu rompue malgré l’encombrement encore assourdissant de la langue de bois et des jargons pédagogiques ! Sans parler des lacunes de l’enseignement fondamental qui de façon bienveillante bien sûr "éveille" à beaucoup de choses avec des moyens ludiques et accrocheurs, mais qui n’arrive plus dans beaucoup trop de cas à faire lire et écrire, ni écouter ni comprendre avec correction les langages complexes utilisés, mathématique comprise (réduite trop souvent à un ensemble de calculs) ! Combien d’analphabètes à la sortie du primaire et d’illettrés en cours de secondaire ? Malgré les épreuves externes ! Avec les conséquences que l’on connaît à l’entrée dans l’enseignement supérieur !

Je ne prétends pas avoir de l’expérience concernant l’enseignement qualifiant. Mais comme père, je puis quand même apporter le témoignage suivant. Un de mes fils a poursuivi, il y a déjà quelques années, des études en construction - gros-œuvre. Un des premiers cours en atelier consiste à poser les justes mesures au sol, les assises. Quatre ans plus tard, lors de la qualification, devant jury professionnel extérieur, un des premiers critères d’évaluation du "chef-d’œuvre" réalisé est précisément… la vérification des mesures au sol, condition de la droiture et donc de la solidité de la structure. Demandez à un élève de rhéto de reformuler les considérations essentielles de ses cours de troisième année, par exemple, vous serez effaré par les réponses !

On peut ajouter à ces constatations les causes liées au fonctionnement des sociétés, au consumérisme, au numérique, à l’omniprésence des loisirs, au communautarisme, aux fractures sociales, aux familles décomposées, etc. Il n’en reste pas moins vrai que sans les "assises au sol", aucun enseignement durable n’est envisageable en termes de compétences ou de projet envisageables. "La réussite pour tous" ? Elle est possible si les programmes sont revus de fond en comble, voire bouleversés, et conduits par des enseignants formés et motivés. Espérons que le Pacte d’Excellence soit à la hauteur des ambitions !

Cela étant, faut-il que la réussite soit identique pour tous ? Sûrement pas : tout le monde a le droit d’occuper une place dans la société, mais pas forcément la même. Pour autant chacun a le droit aussi de recevoir un enseignement de qualité, qui fasse appel au sens du travail comme à celui de l’effort, cohérent, orientant, structurant. Sans complaisance ni compromission.