Opinions
Une opinion de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre. 


Comment venir en aide à ces enfants abandonnés à leur sort très jeunes, sans nourriture affective ?


"Dans chaque rue, derrière chaque porte, il y a un jeune en manque d’amour." C’est par cette phrase sublime, de par sa simplicité et la force des mots choisis, que cette adolescente de 17 ans préfère me parler de la souffrance des autres pour m’expliquer la sienne. Elle me parle des jeunes de son quartier défavorisé socialement qui n’ont jamais trouvé en eux l’énergie de l’existence, de ces jeunes abandonnés à leur sort très tôt, sans nourriture affective, sans énergie vitale. Il leur faudra trouver un chemin sans boussole qui, parfois pour ne pas dire souvent, les emmènera aux portes de l’enfer. Mais l’enfer n’est-il pavé que de bonnes intentions ? Il paraît que nous aurions fait notre possible, qu’il y a des aides, qu’"il suffit de"… qu’ils devraient. Et puis si ça ne va toujours pas, on les aidera encore, on aura le cœur gros bien sûr et puis on oubliera… comme toujours. On oubliera que pour exister, il faut avoir eu la preuve très jeune qu’on a le droit d’exister. Qu’il ne suffit pas d’avoir un toit et à manger pour construire une personnalité, un être humain accompli. Grandir sans amour, c’est comme partir en voyage sans valise, sans passeport, sans carte d’identité. On part mais on est conscient qu’on ira nulle part. Et puis on ne revient jamais de nulle part. Alors on ne voyage pas, on fait comme si.

Mais peut-on forcer des parents à aimer leurs enfants ? Peut-on exiger d’une institution qu’elle se soucie du bien-être affectif de leurs petites victimes des aléas de la vie ? Peut-on oser poser les vraies questions, soulever ce tabou qui nous empêche souvent de nommer les choses ? Peut-on prononcer ce mot "amour" sans penser qu’il va forcément de soi ? Quand on ignore un manque on le renforce. L’amour ne se mesure pas. Il ne se conserve pas non plus. Il se transmet.

Dans ce reportage datant déjà de 1999, "Les enfants du Borinage", Patric Jean tentait de comprendre le silence des pauvres. Presque 20 ans plus tard, ce silence est comme figé dans le temps, tenace, envahissant, absurde. La pauvreté est une cause du manque d’amour. La pauvreté ? Non… pas seulement.

La phrase la plus fréquemment prononcée par ces jeunes en manque d’amour, "je me sens transparent", traduit à elle seule les conséquences et en explique les causes. Pour certains, les coups, les cris, les brimades, les humiliations répétées sont les seules preuves de leur existence. Pour d’autres, l’oubli et la négation de leurs besoins les plus élémentaires sont ancrés en eux. Ces enfants oubliés qu’on aura de cesse de ne pas vouloir comprendre. Ces enfants oubliés qu’on préférerait parfois oublier par impuissance. Parce qu’on a sous-estimé la puissance de ce qu’ils ont vécu depuis leur naissance. Parce qu’ils expriment leur souffrance bruyamment parfois sans comprendre forcément eux-mêmes ce qui les pousse à faire ce qu’ils font. Leur comportement, c’est un cri dans leur nuit sans fin. Une façon d’exister aux yeux d’un monde qui leur a témoigné avant tout une belle indifférence. Mais le plus grand des dangers qui les guette, c’est cette tendance sociétale à la victimisation. Alors que le seul remède est en eux, dans leurs ressources. Car aimer, c’est voir en l’autre ce qu’il y a de beau, d’évident. Et se sentir aimé, c’est intégrer que rien ni personne n’ébranlera ces certitudes.

Alors ne nous trompons pas de combat. Il ne s’agit pas de faire d’eux des êtres qu’on devrait surprotéger ou aider sans réflexion. Leurs meilleurs alliés seront la sincérité et l’authenticité qu’on leur témoignera. On doit les accompagner avec le souci permanent de leur rappeler les règles de vie saines et leur témoigner tout le respect qu’on a pour leur parcours. Sans faux-semblant…

Bientôt, peut-être, ces enfants pourront sortir de l’obscurité pour entrer dans la lumière parce qu’au final, il nous reste cet espoir ténu mais réel qu’on parvienne enfin à comprendre que donner de l’amour à un enfant, c’est s’accomplir comme citoyen du monde, s’inscrire au panthéon de l’humanité.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : Les oubliés