Opinions

Sociologue

Dans le vocabulaire politique, il est habituel de parler de la "Belgique de papa" . Ce terme a été forgé dans les années 1970 pour parler de la Belgique unitaire. En effet, dans ces années, les jeunes loups politiques de l'époque en révolte contre leurs pères, avaient forgé ce terme. La chronologie était plus ou moins juste. Ils parlaient de la Belgique de leurs pères, qu'ils voulaient refaçonner.

Il serait temps d'actualiser cette expression, car les papas de l'époque sont désormais des arrière-grands-pères.

On pourrait dire que ceci n'est que question de mots et qu'il est bien inutile d'épiloguer là dessus. Certes, mais les mots servent à parler des réalités, à les cadrer. Des mots confus favorisent les idées confuses.

Ainsi, après la Belgique des arrière-grands-parents, celle unitaire, il faudrait commencer à qualifier de Belgique de bon-papa et de papa celle fédérale, née dans les années 1970. C'est la Belgique mise en place selon la logique du fédéralisme dit d'union qui ressemble plus à un fédéralisme d'indivision. Fédéralisme dans lequel des héritiers restent sous le même toit car ils sont dans l'impossibilité de se le partager, en même temps que dans l'incapacité de penser une vie commune.

Cette Belgique fédérale-là est désormais celles des bons-papas (style W. Martens par exemple) ou celle des papas (style Y. Leterme, ou D. Reynders par exemple). Il n'y a toujours pas beaucoup de bonnes-mamans et de mamans, sauf des exceptions remarquables. Mais elle ne marcherait toutefois pas nécessairement mieux.

Or, on peut regarder cette Belgique-là, celle du fédéralisme d'union, avec un regard semblable à celui porté en son temps sur la Belgique unitaire : cette Belgique fédérale-là, celle des bons-papas et des papas ne marche pas, elle est désormais désuète. C'est cette Belgique-là qui est finie et dont parlent les réponses aux sondages. Peut-être pas la Belgique tout court.

C'est que cette Belgique-là, celle de ce fédéralisme-là, est rongée par un vice : elle n'a réussi qu'à passer de l'unitaire au binaire. Celui des Flamands versus les Wallons (ou les francophones). Il se pourrait bien que derrière les impasses, les blocages, les marchandages sans fin, il y ait le fait qu'un fédéralisme à deux est intenable. Il ne peut qu'aboutir à un affrontement en face à face.

Le temps est peut-être venu de quitter le fédéralisme des bons-papas, dans lequel baignent les papas, pour réinventer de fond en comble une réalité fédérale nouvelle. Propos certainement inaudible. Et pourtant...

Le débat bruxellois pourrait aider, mais il s'avère, uniquement posé dans les termes actuels, impraticable. Car l'idéologie territoriale flamande qui vise à récupérer la terre ancestrale mythique, devenue un beau jouet pour sortir des papas leaders flamands de leur provincialisme, rend impossible tout débat. De même que le caractère sacro-saint du territoire flamand. De même, les cris effarouchés des francophones de la périphérie (ou des fonctionnaires internationaux qui y habitent) craignant de devoir commencer à sortir de leur cocon linguistique.

Une voie de solution pourrait consister à sortir du cadre binaire. Et d'inventer une nouvelle région. Non pas un petit Bruxelles élargi. Non pas de petits ajustements qui rattacheraient telle ou telle petite commune. Mais y aller carrément, par exemple en constituant une région du Brabant, avec Bruxelles comme capitale. Région bilingue à terme, ou pourquoi pas trilingue.

Cette idée fâcherait tout le monde : ce serait au moins un avantage. Les Wallons qui y perdraient le riche Brabant wallon; les Flamands qui perdraient un morceau de leur territoire et de leur patrie sacrée. Ils devraient en plus se trouver une capitale. Les Brabançons wallons qui devraient se mettre un peu plus au flamand, les Brabançons flamands qui devraient se mettre un peu au français, bien qu'ils le feraient plus aisément que les autres en raison d'une pratique plus courante du français, notamment dans les zones de la bordure linguistique. Les Bruxellois seraient heureux bien que, peut-être, des leaders qui se sont forgés sur l'identité bruxelloise et la défense contre les Flamands risqueraient de ne pas être contents. Le mécontentement des politiques serait au moins équilibré. Celui des populations peut-être pas.

Mais en même temps les Flamands auraient, certes, perdu un peuple bien collé à un territoire comme dans le bon vieux temps de l'Europe des patries, modèle auquel ils semblent attachés, presque 90 ans après la fin de la Première Guerre mondiale, mais ils verraient s'étendre la sphère linguistique flamande. Les francophones gagneraient la paix des périphéries. Les Wallons pourraient compter non seulement sur la solidarité menaçante des Flamands, mais aussi sur celle bruxelloise et brabançonne. Bruxelles prendrait du souffle pour lui-même et pour les autres. Certes les calculs électoralistes savants ainsi que ceux des apothicaires démographiques risqueraient de faire tout capoter par crainte de déséquilibres.

Mais peut-être que tout le monde y gagnerait, et certainement la vie politique fédérale. Si en plus, par la même occasion, on pensait à une quatrième région : celle des communes de langue allemande; on arriverait ainsi à un fédéralisme à quatre. On pourrait alors commencer à se parler et surtout à penser autrement la solidarité fédérale, dans un jeu un peu plus complexe que celui du fédéralisme binaire et politiquement primaire à la kossovarde dans lequel la Belgique est enfoncée.

Mais il est certain que les bons-papas et les papas, politiques ou leaders d'opinion, qui se sont forgés sur le dos et dans la culture du fédéralisme d'indivision ne voudront même pas penser à quelque chose de différent.

Il n'y aurait qu'un courant fort d'opinion porté éventuellement par des fils et, cette fois-ci, on pourrait espérer, aussi des filles, pour secouer les papas et les bons-papas, afin de sortir du carcan dans lequel ils se sont empêtrés et dans lequel ils ont englué tout le monde.