Opinions Une chronique de Carline Taymans, professeur de français à l'école européenne.
L’utilisation des supports électroniques en classe ne présente pas de grand désavantage, au contraire.


Ils entrent dans la classe en conversant. Marchent nonchalamment, saluent l’enseignant, puis s’installent, presque distraitement, vite prêts, habitués, en attente. Les "grands". Ceux qui ont tout connu dans l’école, dont certains dépassent les profs en taille, et que les projets d’études, de vie ou de carrière, habitent déjà. Graines d’adultes très attachants, alors que chacun de leurs gestes, chacune de leurs réflexions, révèlent à quel point ils se détachent déjà de ce milieu scolaire qui semble, à leur échelle, bien exigu. Ils n’apportent plus, d’ailleurs, que le nécessaire : une certaine docilité teintée d’humour, un manuel, quand il y en a, une trousse sans fioritures et quelques feuilles, tout au plus. Ou alors, rien de tout cela mais, à la place, un notebook, qu’ils ouvrent machinalement.

Car les ordinateurs portables sont admis en classe, voire encouragés. Ils servent à prendre note, à consulter des documents partagés par les profs, à en compléter d’autres, à effectuer des recherches, ici et maintenant. Et à s’échapper, mine de rien, à surfer discrètement, à consulter d’autres documents ? Sans doute aussi, de temps en temps. Ce seul risque d’attention déviée refroidit souvent les personnes placées devant le choix d’accepter ou non la prise de notes sur support électronique au sein d’une classe de secondaire. Comment s’assurer, en effet, que les écrans fixés par les élèves pendant le cours n’affichent que le syllabus concerné ou les documents auxquels il fait référence ? Comment les élèves peuvent-ils rester concentrés avec tant de tentation à portée de la main ? Comment contrôler les écrans, suivre des regards qui restent baissés ? Cette inquiétude est légitime, voire justifiée. Elle tient peu compte, cependant, de deux éléments plus rassurants : le pouvoir de la technologie et l’expérience des enseignants.

Tout d’abord, les politiques d’intégration des PC en salles de classe n’ont de sens qu’à partir du moment où elles s’intègrent dans des systèmes informatiques globaux spécifiques à chaque établissement scolaire. Selon les philosophies en place, il est techniquement possible - et donc dans ce cas effectivement effectué - de poser des limites strictes à l’utilisation d’ordinateurs en classe, par exemple en interdisant tout accès à des réseaux sociaux ou des sites d’amusements divers.

Ensuite, les signes de distraction par écrans interposés s’écartent peu des indices d’inattention habituels. L’enseignant repère vite des regards absorbés par un point de focalisation qui n’aurait pas lieu d’être, ou des manques de réaction à quelque remarque ou trait d’humour, ou encore le bruit, même discret, de tapotements saccadés sur un clavier. Entre l’écran moderne sur le bureau et les plus traditionnels livres sur les genoux, petits papiers échangés de banc en banc, voire téléphones portables cachés derrière un sac volumineux, pas de grande différence, finalement, l’essentiel restant pour le prof de rattraper au vol, s’il le souhaite, une attention égarée. Et puis, tout compte fait, il reste le maître, au sens premier du terme, c’est-à-dire qu’il est susceptible, à tout moment, d’exiger la fermeture desdits notebooks quand ils ne sont pas nécessaires.

Alors, une fois ces préliminaires réglés, quel bonheur ! Que de possibilités d’extension du cours, de partages, de prolongements ! Un cahier oublié ? Qu’à cela ne tienne, le cours est en ligne, il peut être consulté à partir de l’endroit même où il a été interrompu. Une idée de texte ou d’exercice, quelques heures après le cours ? Déposé en temps réel et au bon endroit, en vue de la prochaine fois. Un programme passe à la radio, en rapport direct avec le thème étudié ? C’est le lien vers sa réécoute qui s’ajoute au corpus du cours, pour ceux qui veulent. Certes, il faut être "grand", pour savoir faire le tri, mais grandir s’apprend aussi. Les autoriser à apporter leur PC en classe, c’est aussi leur montrer la confiance dans leur capacité à gérer tout cela. Avant de se lancer vraiment.