Opinions
Une opinion d'Ivan Van De Cloot, économiste (Itinera Institute).


Aux Etats-Unis, la tradition de la philan-thropie est bien vivace. Une générosité dont s’étonnent bon nombre d’Européens qui attribuent aux riches Américains une attitude plutôt égocentrique.


Régulièrement, l’initiative "The giving pledge" de Bill Gates revient sur le devant de la scène. Par le biais de cette campagne, l’icône de Microsoft entend convaincre d’autres milliardaires de signer une promesse les engageant à reverser progressivement la moitié de leur fortune (ou plus) à une œuvre de charité. Une générosité dont s’étonnent bon nombre d’Européens qui, par stéréotype, attribuent une attitude plutôt égocentrique aux riches Américains.

Difficile, ici en Europe, de se rendre compte de la longue tradition dont relèvent, aux Etats-Unis, la philanthropie et la contribution volontaire au bien public. De nombreux historiens américains l’expliquent par la notion de l’exceptionnalisme américain, soit l’image que se fait ce peuple de lui-même : celle d’une nation unique, radicalement différente des autres, de par son histoire, sa démographie, et sa situation géographique.

Un peu d’histoire

D’un point de vue historique, cette représentation a en partie émergé lors de la Guerre d’indépendance des Etats-Unis, afin de faire clairement comprendre que - non - le citoyen américain n’était pas simplement un Anglais transplanté sur un autre continent. Karl Marx, et Lénine après lui, se sont par exemple demandés pourquoi aucun parti politique travailliste n’avait jamais vu le jour aux Etats-Unis.

Il ne faut pas oublier que, pour les Européens fraîchement débarqués dans le "Nouveau Monde", l’Amérique est apparue comme un continent vide, malgré la présence des Indiens. Pas d’aristocratie établie, pas de religion d’Etat. Les premiers pionniers dépendaient donc fortement les uns des autres lorsqu’ils rencontraient des problèmes sur ces terres immenses, peuplées par une population autochtone hostile. De là naquit une collaboration volontaire, qui n’échappa d’ailleurs pas à Alexis de Tocqueville lors de son voyage aux Etats-Unis :"Partout où, à la tête d’une entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux Etats-Unis une association."

Les responsables de telles associations jouissaient alors d’un profond respect et d’un immense prestige. Aujourd’hui, les Américains modernes ne comprennent pas la prépondérance de l’intervention des autorités en Europe. De leur côté, les Européens s’étonnent de l’ampleur de la philanthropie aux Etats-Unis. Récemment, une étude allemande a par exemple révélé que les citoyens américains dépensent en moyenne sept fois plus pour des associations caritatives. La proportion d’Américains s’adonnant au volontariat serait, elle, six fois supérieure.

La tradition

Autre constatation intéressante : la tradition américaine de la philanthropie était déjà prédominante avant l’instauration d’un système d’impôt sur le revenu. Elle n’était donc pas du tout liée aux incitants fiscaux. Cela vaut notamment pour la majorité des universités, des musées et des hôpitaux.

Andrew Carnegie n’est pas seulement célèbre pour avoir fait don de sa fortune, mais également pour cette phrase : "Tout homme qui meurt riche meurt déshonoré." Aux Etats-Unis, une pression sociale pèse bel et bien sur les épaules des plus fortunés, les poussant à se montrer philanthropes. Pour certains, comme le géant du pétrole John Rockefeller, c’est aussi une façon de redorer son blason.

Si, en Europe, la philanthropie relève plutôt de la sphère privée, aux Etats-Unis en revanche elle appartient au domaine public. Avec un avantage : sa professionnalisation. Par ailleurs, cela explique également le grand nombre de fondations souvent gérées de façon très professionnelle. A son époque, A. Carnegie avait affirmé, à raison : "En somme, disposer de sa richesse d’une façon profitable à la communauté, est aussi difficile que de l’acquérir."

Si les grandes fondations jouissent d’un si grand prestige, c’est aussi pour leurs importantes contributions aux domaines de l’enseignement, de la médecine, et des sciences sociales.

Le rapport rédigé par A. Flexner pour la Fondation Carnegie a révolutionné la médecine aux Etats-Unis. Le soutien de D. Rockefeller fut essentiel au développement de l’université de Chicago. Et la Rosenwald Foundation a créé quelque 3 200 écoles pour les enfants noirs dans le Sud.

Derrière ce mouvement, un idéal dominant : celui de "la bonne intendance", une éthique d’inspiration séculière, mais aussi religieuse, qui jetait un pont singulier entre accumulation de richesses et redistribution, entre intérêt personnel et service à la communauté.

L’évolution

Il existe toutefois une importante différence entre les philanthropes d’aujourd’hui, comme Warren Buffet, et ceux d’hier, comme Andrew Carnegie. Les anciens bienfaiteurs faisaient en effet don de la majeure partie de leur fortune de leur vivant. W. Buffet, lui, entend le faire à la fin de sa vie.

Quoi qu’il en soit, on peut légitimement conclure que les philanthropes privés ont changé le visage de l’Oncle Sam. Leurs fondations présentent l’avantage suivant : elles osent souvent faire preuve de plus d’audace, de créativité, que le gouvernement, parce qu’elles sont autofinancées. Les traditions distinctes de l’Europe et des Etats-Unis en matière de philanthropie ont une longue histoire derrière elles, et représentent deux modèles différents. Des modèles sans doute si bien ancrés sur les deux continents, qu’il serait illusoire d’envisager leur totale convergence. Il est par contre possible de s’inspirer de ce contraste pour donner naissance à une réflexion sur les particularités de chacun.

Titre et introduction sont de la rédaction. Titre original : "Philanthropie et différences culturelles".