Opinions La prise en charge des personnes âgées de plus de 60 ans, qui seront un million en Belgique du côté francophone en 2015, implique cinq défis à relever. Une opinion de Brice Many, Directeur général de la Fédération de l’aide et des soins à domicile (FASD).

Dans dix ans, les personnes âgées de 60 ans et plus seront un million du côté francophone du pays. Leur souhait : vivre le plus longtemps et le mieux possible chez eux. Notre société doit s’organiser pour disposer des ressources qui permettront de rencontrer ce souhait. Pour ce faire, les politiques menées ne pourront plus l’être à l’identique. Une réorganisation basée sur la coopération entre tous les acteurs et les niveaux de pouvoir impose quelques défis à relever.

Premier défi : sortir du réflexe de l’institution.

Quand on pense "vieillissement", on pense "placement en maison de repos". Cette solution est nécessaire pour une partie d’entre nous. Une récente étude de l’institut pour le développement durable invite d’ailleurs à la création de 6 000 lits pour une capacité d’accueil de 55 000 personnes.

Mais cette solution n’est pas suffisante et il faut élargir le regard au-delà de l’offre actuelle en maisons de repos. Parmi les 950 000 personnes qui vivront ailleurs qu’en institution, des besoins importants seront à rencontrer. Pour la majorité, ils le seront au travers des services d’aide et de soins à domicile; à travers une série d’initiatives qui renforcent les solidarités de proximité; via les aidants proches mais qui, eux aussi, auront besoin de souffler en s’appuyant sur des services professionnels à domicile.

Deuxième défi : se doter d’une réponse aux besoins d’aide à l’entretien ménager des personnes âgées.

Les besoins en aide à l’entretien ménager sont les premiers indicateurs d’une entrée dans la dépendance; 27 % des bénéficiaires "titres-services" sont des seniors de plus de 65 ans; 10,4 % ont même plus de 80 ans "ce qui suscite d’autres questions relatives aux besoins de tâches de soins lors des prestations auxquelles ni le système ni la plupart des employeurs ne sont préparés".

Cela ne veut pas dire que le dispositif titres-services révèle la dépendance de la population. Cela indique plutôt que, pour les personnes âgées, a fortiori si elles sont isolées, un dispositif associant l’entretien ménager à un suivi social permettrait de prévenir l’entrée dans la grande dépendance et d’apporter à temps les réponses les plus adaptées.

Confier ces tâches et la prise en charge de ces personnes aux services les plus qualifiés s’impose. Reconnaître le métier d’aide ménagère sociale dans les politiques régionales est indiscutable. C’est d’autant plus pertinent qu’une heure de nettoyage par une aide ménagère sociale coûte à peine plus que les 18 € que les pouvoirs publics investissent dans les titres-services.

Troisième défi : rencontrer le défi démographique au niveau des professionnels de l’aide et des soins.

La Wallonie compte aujourd’hui 6 500 aides familiales. Ces "véritables couteaux suisses du maintien à domicile" sont un maillon et une ressource indispensable des réponses à construire. Pour y parvenir, il faudra tout à la fois remplacer un tiers des travailleurs qui quitteront le métier pour la pension et augmenter leur nombre total pour le porter a minima à 10 000.

Pour couvrir les besoins et engager le personnel, des dispositifs de reconversion professionnelle autant que des moyens publics sont à planifier et à inscrire dans un budget. Des expériences ont prouvé qu’il était possible à des personnes parfois très éloignées de l’emploi d’obtenir le diplôme d’aide familiale et d’apporter qualité et compétence au service.

Mais la Belgique francophone doit se rendre compte qu’elle a, avec ce corps professionnel compétent, une ressource dont peu, voire aucun pays, ne dispose. Il serait absurde de ne pas la mobiliser. De nombreuses personnes restent chez elles grâce à l’intervention régulière d’une aide familiale. Investir dans ce métier, c’est accéder au souhait des seniors de vivre paisiblement à domicile. C’est aussi soutenir activement tous les aidants proches qui comptent sur une aide extérieure pour le bien-être de leurs proches et d’eux-mêmes.

Quatrième défi : assurer un financement des soins infirmiers à domicile adaptés aux réalités de la population.

Notre système de soins infirmiers à domicile doit être modernisé tant il est obsolète. En Europe, la Belgique reste le dernier pays à ne pas avoir ouvert aux infirmiers la compétence de prescrire certains médicaments.

Pourtant aujourd’hui, il est fréquent de voir un infirmier proposer au médecin, sans que celui-ci s’en offusque, le traitement à prescrire au patient. Les infirmiers sont confrontés quotidiennement à certaines pathologies ou soins et ont acquis une expérience spécifique. Il est urgent de traduire "cette valeur ajoutée" dans l’organisation du métier d’infirmier en articulation avec celui de médecin généraliste.

La pleine reconnaissance de la dimension intellectuelle du métier infirmier doit évoluer de manière plus aiguë. Actuellement, 20 % des actes infirmiers consomment 50 % du budget total du secteur. Cela montre bien que 80 % de ces actes doivent être revus et que le budget doit être adapté, non pas au regard du budget précédent ou d’une norme de croissance mais au regard des véritables besoins de la population et de l’accroissement du nombre de seniors nécessitant des soins infirmiers à domicile. Si, en 2012, 17 000 infirmiers ont réalisé des prestations liées à des besoins associés à la dépendance, ce nombre s’accroîtra de 30 à 50 % d’ici dix ans.

Cinquième défi : penser une articulation de tous ces métiers pour des actes "à valeur de métier ajoutée" et développer le métier de la coordination.

Confier à chacun les tâches qui correspondent à ses compétences les plus élevées, c’est à la fois une question de qualité et une question d’efficience. Quand une aide familiale se concentre sur la préparation des repas et les soins d’hygiène, l’infirmier se concentre sur les soins pointus. A son tour, il libère des possibilités pour que le médecin généraliste suive davantage de patients.

Il s’agit de soigner mieux avec un peu moins de professionnels par millier d’habitants. Il s’agit aussi d’organiser le développement massif du métier de la coordination pour relier, autour des seniors et de leurs aidants, l’action de ces professionnels. Mais les centres de coordination qui assurent cette mission sont aujourd’hui plus que saturés.

Sixième défi : décloisonner pour penser la vie comme une continuité.

Trop souvent, on parle de l’intervention d’un professionnel comme marquant une rupture. Cette approche fait l’impasse sur les liens qui doivent se construire entre tous nos services : les hôpitaux, les maisons de repos et de soins et toutes les autres formules existantes qui proposent des réponses aux questions concrètes que pose le vieillissement de chaque habitant.

Développer une approche en continuum entre toutes ces réponses est essentiel. Pour cela, il faut renforcer activement le dialogue entre tous ces services. Il faut surtout renforcer massivement le dialogue et la production des normes réglementaires entre les niveaux de pouvoir. La coordination doit devenir un mode d’organisation à tous les niveaux de décision. C’est le défi collectif à relever pour la qualité de vie des personnes âgées et de ceux qui les entourent.