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C’est un secret de Polichinelle, les faits divers sont désormais sous les feux des projecteurs comme les autres informations. Résultat d’une campagne de valorisation de la rubrique des chiens écrasés à la RTBF, il n’est plus rare que des événements quotidiens souvent sans intérêt fassent la Une des grands journaux parlés et télévisés.

S’il est vrai et surtout regrettable que ces incidents peuvent blesser, voire tuer un ou plusieurs individus, ils sont rarement "universalisables" au point d’exiger une large couverture médiatique. Le succès de ce "populisme médiatique" qui entend parler avant tout de ce que la population vit au quotidien a pour conséquence de brouiller la lecture du monde qui nous entoure.

Or, s’ils étaient bien choisis et présentés sous l’angle ad hoc, certains événements quotidiens pourraient également aider à décoder le monde. En somme, c’est moins leur couverture médiatique qu’il faut dénoncer que leur traitement journalistique tendancieux - le fait de mettre systématiquement l’accent sur le spectaculaire par un choix de mots et d’images terrifiants qui entretiennent un sentiment de peur déjà largement répandu dans la population (1). Tentative de démonstration à partir d’un incident récent qui s’est passé près de chez vous.

C’est une lapalissade de dire que les gros événements médiatiques provoquent d’inextricables problèmes de circulation. Les récents mégaconcerts de U2 n’ont pas échappé à la règle. Que les artères autoroutières et les voies de circulation proches du stade étaient "bouchonnées" et les rames de métro bondées n’a étonné personne. La surprise est venue de la fermeture inopinée et inexplicable de la station de métro Stuyvenbergh.

Les faits remontent au jeudi 23 septembre, vers 23h30, lorsqu’un métro en provenance de la ville débarque quelques voyageurs à Stuyvenbergh. Leur mésaventure commence lorsqu’ils constatent leur impossibilité de quitter la station. Quatre rideaux de fer en bloquent les sorties publiques. Les usagers de la Stib, dont le nouveau slogan est justement "bougeons mieux", ne peuvent plus bouger.

Certains membres de ce groupe multiculturel imprévu sont pris de panique sur-le-champ tout en manifestant une combativité créatrice. Une dame d’un certain âge agite frénétiquement son parapluie en direction du conducteur impassible chaque fois qu’une rame entre dans la station. Mais ni son pépin ni ses appels répétés pour que les "naufragés" du Stuyvenbergh se regroupent aux extrémités de la station ne réussissent à arrêter les premiers métros qui se présentent. Répondant visiblement à des consignes que le premier conducteur ignorait, ceux qui suivent par la suite au volant de rames surchargées en provenance du Heysel et d’autres venant de la ville traversent sans débarquer ni embarquer de voyageurs à la station qui abrite les statues qu’Yves Bosquet a réalisées en hommage à la reine Elisabeth et qu’un "naufragé" suggère inutilement de faire valser sur les voies pour faire obstacle.

Scotchés à leurs portables, deux jeunes Noirs tentent en vain d’expliquer à des employés de la Stib l’impasse dans laquelle ils se trouvent. Une voix féminine, croyant peut-être qu’ils appellent d’Afghanistan, leur demande s’ils ont appelé des renforts.

Une rame, dans laquelle les gens sont pressés comme des harengs en caque après avoir été serrés comme des sardines en boîte au stade, ramène finalement les "rescapés" à Bockstael où ils se séparent, non sans échanger quelques sourires complices.

Au-delà des "cafouillages" de la Stib et du comique de la situation, quelles leçons tirer de cette mésaventure ? Qu’une situation à la fois banale et exceptionnelle réveille sans tarder des qualités humaines essentielles que la propagande de la société marchande tente vainement de gommer : le sentiment de solidarité, l’esprit de groupe, l’instinct de vie et la révolte créatrice.

(1) Ce sensationnalisme n’est pas le fruit du hasard. "La Nouvelle Gazette" propose à ses correspondants un tarif spécifiant le prix pour la rédaction d’articles qui couvrent des "faits divers avec photo(s) (avec blessés ou spectaculaires)".