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Une opinion de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, auteur de “Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des nouveaux philosophes et de leurs épigones” (Bourin Editeur)

C’est une étrange conception de la démocratie qu’ont les intellectuels vantant, contre l’évidence quotidienne, les prétendus mérites de ce que l’air du temps a appelé, avec un enthousiasme défiant tout réalisme, le "printemps arabe". Entendons-nous : jamais je n’ai nourri la moindre sympathie pour ces tyrans qui, jusqu’à peu encore, sévissaient, les mains gorgées de sang, de Bagdad à Tunis et du Caire à Tripoli. Au contraire : jamais je n’ai cessé de clamer mon indignation lorsque nos dirigeants européens leur déroulaient un indigne et servile tapis rouge. Et, certes, ai-je moi-même applaudi, au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, à leur chute. Avec, toutefois, une réserve : c’est que, loin de me laisser galvaniser par ces foules en délire, je me suis efforcé de conserver, malgré le conformisme ambiant, quelque lucidité, sans laquelle il n’est point de résistance possible au totalitarisme idéologique, surtout lorsqu’il se voit doublé, comme c’est le cas avec ces révolutions arabes, d’une dictature religieuse.

L’objet de cette méfiance alors ancrée en ma conscience avait un nom, terrifiant pour qui, comme moi, est attaché aux valeurs de la laïcité : le fondamentalisme islamique, ni plus ni moins condamnable, au regard de la libre pensée, que tout autre intégrisme religieux, y compris celui afférent au christianisme et au judaïsme. Ce retour du religieux au sein de notre société pourtant théoriquement sécularisée, André Malraux l’avait anticipé : "Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux", déclara-t-il le 21 mai 1955, dix ans après la Seconde Guerre mondiale. Une manière de répondre, implicitement, à Friedrich Nietzsche lorsque celui-ci proclama, dans "Ainsi parlait Zarathoustra", la mort de Dieu.

La mort de Dieu, vraiment ? Car, à ne considérer que notre actualité la plus brûlante, depuis les carnages perpétrés par les kamikazes d’Allah jusqu’aux fatwas émises à l’encontre de ceux qui caricaturent le prophète Mahomet, c’est le contraire qui semble se passer, pour qui ne craint pas de regarder la réalité en face, aux quatre coins de notre planète toujours plus fanatique et, somme toute, bien peu moderne au regard de l’obscurantisme qui paraît s’y étendre chaque jour davantage.

Et, pourtant, cette métaphore nietzschéenne, destinée à illustrer à quel point le véritable sens du divin était en train de s’éclipser à l’horizon de notre bien rétrograde monde, énonce une vérité qui, pour provocante et peut-être excessive qu’elle soit, n’en demeure pas moins interpellante, sinon pertinente : oui, Dieu est mort ! Mais - la nuance conceptuelle est de taille - pas au sens où de trop superficiels exégètes, et d’encore plus mauvais philosophes, ont bien voulu le commenter. Car c’est d’une tout autre signification métaphysique, diamétralement opposée à l’opinion reçue, que Nietzsche a doté là son célèbre aphorisme. L’explication ultime, et sa véritable portée théologique, s’en trouve formulée dans "Le Gai Savoir" : "Dieu est mort ! Dieu reste mort !", s’y écrie "l’insensé". Mais il y ajoute aussitôt, d’une sentence définitive : "Et c’est nous qui l’avons tué ! [ ] Ce que le monde a possédé de plus sacré [ ] a saigné sous notre couteau." Paroles d’une dramatique contemporanéité, à défaut de réelle modernité, et qui semblent malheureusement s’appliquer aujourd’hui à ces fous d’Allah - salafistes, djihadistes, talibans - qui ont pris le beau printemps arabe, en en manipulant les jeunes et sincères rebelles à l’ordre alors établi, pour une sinistre croisade islamiste. Et des plus barbares : celle qui emprisonne les corps sous ces cages ambulantes que sont les burka et autres niqab ; celle qui lapide les femmes adultères et trucide les amants ; celle qui pend les homosexuels et égorge les mécréants ; celle qui proscrit toute indépendance d’esprit et interdit toue liberté d’expression ; celle qui coupe la main des voleurs alors que les vrais voleurs, ce sont ces fascistes verts : des voleurs de révolution ! Ces révolutions, donc ? Une involution, synonyme d’un périlleux saut en arrière en matière de droits de l’homme, plus qu’une évolution ! Et le printemps arabe ? Le prélude à un hiver islamiste ! Car c’est une bien tragique réalité que la charia, cette fallacieuse loi coranique, s’apprête à faire vivre désormais à ces peuples qui croyaient s’être libérés de leurs anciens oppresseurs. Ainsi, si Dieu est mort, comme l’annonça Nietzsche de manière aussi symbolique, ce n’est que par la faute de ces criminels que sont, y compris en cet islam ainsi outrageusement défiguré, ces faux hommes de Dieu.

Ils portent là, en cette hécatombe d’un autre âge, une énorme part de responsabilité : leur vision tronquée du paradis céleste n’est que l’enfer sur terre ! Cette perversion de l’image de Dieu au sein de l’islamisme, que je distingue ici de cette grande culture qu’est l’islam, c’est celle qui caractérisa aussi, dans le passé, un certain type de christianisme, dont les élites trahirent trop souvent, elles aussi, l’esprit tout autant que la lettre. C’est là ce qu’énonce encore en son "Gai savoir", en s’y référant là au catholicisme de son temps, Nietzsche : "On rapporte [ ] que ce fou entra [ ] en diverses églises et y entonna son ‘Requiem aeternam Deo’. Expulsé et interrogé, il n’aurait cessé de répondre [ ] : ‘Que sont donc encore les églises sinon les tombeaux et les monuments funèbres de Dieu ?’" C’est dire si la critique que Jean Soler, historien des religions, adresse à l’encontre des trois monothéismes, dans son récent "Qui est Dieu ?", s’avère fondée. Il y explique pourquoi cette croyance en un Dieu unique induit aussi souvent, lorsqu’elle exclut toute tolérance à l’égard des autres façons de le penser, l’extrémisme et la violence.

Car l’histoire regorge, hélas, de ce fléau pour l’humanité : depuis les Croisades moyenâgeuses jusqu’à l’actuel conflit du Moyen-Orient, en passant par l’Inquisition. Cette question portant sur le déclin du spirituel au profit de l’idéologique, dérive politico-intellectuelle que Nietzsche synthétisa donc sous la formule choc de "mort de Dieu", il n’est pas jusqu’à l’un des plus prestigieux théologiens de l’islam moderne, Mohammed Iqbal, qui ne la posât explicitement, ainsi que nous le montre aujourd’hui le philosophe Abdennour Bidar en un livre intitulé "L’Islam face à la mort de Dieu". On aimerait, du reste, un peu plus entendre, sur cette douloureuse mais importante thématique, l’intelligente et critique voix des penseurs les plus rationnellement modérés de l’islam contemporain. Car leur silence, sur cette épineuse mais essentielle problématique qu’est le retour du religieux au sein de nos sociétés, est assourdissant !

Quant à la réelle et profonde raison pour laquelle je m’insurge moi-même ici, elle s’avère simple à entendre : c’est que je tiens la démocratie en trop haute estime pour la laisser ainsi dénaturer par des gens qui n’en ont compris que le travestissement. En un mot : la caricature, et bien pire que celle, bien inoffensive au regard des milliers de morts jonchant aujourd’hui les rues de Damas ou de Tombouctou, illustrant la une, il y a quelques jours, d’un journal satirique tel que "Charlie Hebdo".

Ainsi est-il de notre devoir - c’est même là le seul impératif catégorique qui vaille en ces temps de nouvel obscurantisme - de sauver, de toute urgence, ce qui demeure malgré tout, même lorsque le monde tourne aussi mal, la meilleure part de l’homme : les civilisations qu’il s’est bâties, sous quelle que latitude que ce soit, qu’on les nomme Occident ou Orient, et sans lesquelles il n’est point d’humanité, encore moins d’humanisme, qui tienne la tortueuse route de l’histoire.