Opinions
Une chronique de Charles Delhez.


Que voulons-nous que les robots/algorithmes fassent pour nous ? Ils ne seront jamais notre famille. Prudence.


Des machines autonomes prennent de plus en plus la place de l’homme. Celui-ci, finalement, ne serait-il lui-même qu’une machine ? Le considérer comme tel serait l’amputer de sa spécificité : pouvoir faire le don de sa vie. Ainsi, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a pu prendre la place d’un otage, mais un robot, lui, remplit sans âme la mission programmée. L’Evangile - et bien d’autres traditions - ne nous invite-t-il pas à savoir parfois perdre, en vue d’un bien plus grand ? Peut-être pourra-t-on stocker cette sagesse dans les intelligences artificielles, mais c’est la liberté qui fait la beauté de ce choix, donnant une valeur d’amour à nos actes. L’homme ne peut accepter de devenir une simple touche de piano, pour reprendre l’image de Dostoïevski. Il est vrai que nous sommes aussi capables du pire, mais sans liberté, il n’y a plus de qualification morale.

A l’intelligence artificielle (si nous maintenons ce terme inapproprié), il manquera également l’intelligence de soi, l’imprévu, qui fait malgré tout le charme de nos existences, la prospective qui nous donne des buts personnels, l’émotion qui nous rend sensibles aux autres et pas seulement réactifs. La mort, aussi, car elle donne sa signification ultime à l’existence. Et le doute encore, qui nous permet d’être toujours en chemin, en recherche. Les robots ne seront jamais philosophes, se posant la question du sens pour lequel ils ont été programmés ou se programment eux-mêmes. Ils ressemblent finalement davantage à ces ânes savants dressés pour le cirque ou les fêtes foraines.

Ces machines seront peut-être un jour nos voisins nous posant des questions gênantes à propos de notre identité, mais ils ne seront jamais nos frères et sœurs ! Et paradoxalement, c’est par leurs performances qu’ils ratent la condition humaine. Le doute, l’incertitude, le questionnement, la fragilité font partie de notre humanitude. Tant au point de vue éthique qu’existentiel, c’est notre marque de fabrique, ce qui signe notre humanité en nous offrant un espace de liberté et en permettant les rencontres.

Si nous voulons sauver notre peau, il nous faudra considérer le robot comme un instrument au service de l’humain et de son humanisation, et rien de plus. L’homme, aurait dit Kant, est une fin en soi, et ne doit jamais être réduit à un moyen, ce que le robot, par contre, doit être. La machine devrait rester un complément de l’homme et non pas prendre sa place. Son statut est d’être un serviteur de nos projets d’humanité. Il nous libère des tâches fastidieuses, répétitives ou dangereuses, de celles qui demandent une précision dépassant nos capacités, et nous permet de superviser certaines opérations. Cela dit, nos activités même pénibles et monotones peuvent créer des relations. Quoi de plus banal que de mettre un pied devant l’autre, mais marcher ensemble est tout aussi important que d’atteindre la destination.

Que les robots soient au service de l’homme et restent donc des outils, mais pas au bénéfice de n’importe quelle cause. Qu’ils ne nous remplacent pas et surtout qu’ils ne nous fassent pas croire que nous sommes des dieux. Cette puissance qu’ils nous donnent risque en effet de transformer la conscience que nous avons de nous-mêmes ainsi que de nos relations. La question est dès lors : que voulons-nous que les machines/robots/algorithmes fassent pour nous et que voulons-nous que les hommes continuent à faire ? Soyons donc prudents. Comment allons-nous gérer nos immenses pouvoirs, nos rêves et notre capacité de transgresser toutes limites ? Il est encore temps de s’interroger sur ce que nous voulons et sur ce que nous ne devrions pas accepter.

Mais qui est l’homme au carrefour de ces nouveautés ? Il ne cessera de se poser la question, et tant qu’il se la pose, nous pouvons être rassurés, car l’éthique n’est pas loin. Nous ne serons jamais débarrassés de notre liberté, même si elle est de plus en plus diluée : elle se situe au niveau des choix de société que nous faisons maintenant.