Opinions

Dans tout bon roman, il faut des mauvais, avides d'argent, sans scrupule et prompts à gruger leurs crédules concitoyens. A la fin, ces sales types sont vaincus par les héros, qui eux sont beaux, grands, forts et désintéressés. Tout est bien qui finit bien, les bons se marient et ont beaucoup d'enfants, et la morale est sauve.

Dans l'histoire de la philosophie, les malhonnêtes de service sont les sophistes, contre lesquels Platon a lutté. Est-ce pour mieux réhabiliter son maître Socrate que Platon a cherché à discréditer les sophistes ? A moins que ce ne soit parce qu'il voulait remplacer la démocratie par un régime où ce sont les dieux - et leurs interprètes autorisés, les philosophes-rois - qui commandent. Quoi qu'il en soit, la tradition a retenu qu'ils étaient des personnages peu recommandables, charlatans amis des apparences, plus habiles à défendre le plus offrant qu'à rechercher la vérité. Le terme de sophistes - qui signifie : les sages - est devenu péjoratif, au point qu'un sophisme désigne aujourd'hui un argument faussé, utilisé dans le but de tromper.

Ce qui est sûr, c'est que les sophistes sont des rhéteurs, des spécialistes de la parole. Ils enseignent comment parler dans des assemblées - qualité essentielle dans une démocratie directe, où chaque citoyen est amené à assumer une fonction publique - et comment gagner un procès. Ils se vantent de pouvoir faire triompher l'argument faible contre l'argument fort. Ce qui signifie, d'après leurs adversaires, que leurs beaux discours pourront faire accepter une idée manifestement fausse. Ou bien, selon une interprétation plus favorable, qu'ils permettent de régler les conflits par la parole - l'argument faible - plutôt que par le recours à la violence physique.

L'histoire, en tout cas, ne permet pas de prendre les sophistes pour des monstres. En témoigne le plus illustre d'entre eux, Protagoras. Né à Abdère, Protagoras est le premier à se faire appeler sophiste. Il gagne sa vie en commentant des livres et en enseignant la rhétorique, notamment à Athènes. Ce spécialiste de l'argumentation est un relativiste, auquel on doit la célèbre formule : "L'humain est la mesure de toutes choses". Phrase qui donne lieu à plusieurs interprétations. Platon y a vu l'apologie du "tout est permis", car si chacun est son propre juge et peut faire ce que bon lui semble, il n'est plus de morale possible. C'est pourquoi le disciple de Socrate soutenait que "Dieu est la mesure de toutes choses". Toutefois, on peut comprendre la formule de Protagoras en un autre sens : ce sont les hommes en société qui sont la mesure de toutes choses. Ce qui veut dire que la seule vérité socialement acceptable est celle sur laquelle tous sont d'accord.

La position de Protagoras n'est pas sans susciter des critiques : que faire de la vérité scientifique, qui échappe au consensus ? Ou bien, si la vérité est définie par le plus grand nombre, comment garantir le respect des minorités ? Néanmoins, il est peu probable que Protagoras soit un ennemi de la justice, lui que son ami Périclès chargea de rédiger la constitution de la cité de Thourioi, en - 444.

POUR ALLER PLUS LOIN

G. Romeyer-Dherbey, "Les Sophistes", PUF (Que sais-je ?), 1993. Une présentation des grands sophistes. Quelques pages sont consacrées à chaque penseur.

Jacqueline de Romilly, "Les Grands sophistes dans l'Athènes de Périclès", Le Livre de poche (Référence n°479), 1988. Une réflexion sur la sophistique, par l'une des meilleures spécialistes de la Grèce antique.

Sur www.lalibre.be vous trouverez : cette page téléchargeable, un forum ouvert au débat et à vos interventions ainsi que des liens pour aller plus loin.

Demain : Socrate

A l'heure d'Internet, de la publicité et des médias, on redécouvre l'importance de la communication et les dangers de la manipulation. La parole, l'écrit, l'image, ne sont jamais neutres, d'autant moins lorsqu'ils se présentent comme "la simple vérité". C'est peut-être pour cela qu'on se rappelle aujourd'hui des sophistes. Ils soulignent toute la force des mots, et la nécessité de ne prendre aucun discours pour argent comptant.

  • Protagoras est une des 20.000 personnes célèbres, selon le site evene.fr. Etonnant : on peut même lui envoyer un message !
  • Un petit texte présentant les sophistes.
  • Malgré son nom, ce site concerne… Platon. Ou plutôt, les dialogues où Platon met en scène des sophistes.