Opinions

Contact avec les élèves, autonomie, intérêt pour la matière, la pédagogie...: moins reconnu, le métier a changé. Consulter les enseignants et augmenter les salaires ne suffira pas.

Directeur du GIRSEF (Groupe Interfacultaire de Recherche sur les Systèmes d'Education et de Formation)(1) - UCL

Lors de la rentrée des classes, les médias interrogent généralement les élèves sur leur désir de retourner sur le chemin de l'école. Cette année, la question était aussi adressée aux professeurs. «Le Soir» a ainsi salué la rentrée par un sondage sur le «moral des profs». Les ministres s'inquiètent aussi: ils veulent consulter les enseignants pour répondre à une défiance voire à une résistance de leur part face à certaines réformes. Les syndicats enseignants réclament de leur côté un «moratoire pédagogique» et une consultation des enseignants sur les réformes. Les directeurs et les parents se demandent enfin si «la pénurie» d'enseignants dans certaines branches ou dans des écoles difficiles va perdurer ou s'amplifier... Dans ce contexte, la revalorisation salariale des enseignants s'impose comme une piste de plus en plus évoquée. Les signes d'un malaise enseignant s'accumulent donc. Et pourtant, suffit-il de les consulter, de les sonder, voire d'augmenter leur salaire pour le résorber? Toutes ces initiatives sont sans doute souhaitables et nécessaires mais elles resteront sans doute un peu courtes face aux sources profondes du malaise enseignant.

Plusieurs années de recherche(1) sur la thématique enseignante m'ont convaincu que ce malaise présente une double facette. Il y a d'abord des insatisfactions et des attentes déçues dans l'exercice quotidien du travail d'enseignant lui-même, malaise individuel d'intensité variable. Il y a ensuite un sentiment plus collectif de perte de pouvoir de la profession dans son ensemble face aux autorités, aux parents et aux élèves.

Le malaise au quotidien tout d'abord. Nos enquêtes nous montrent que les enseignants n'ont pas choisi leur métier surtout pour les longues vacances, la sécurité d'emploi..., mais pour son contenu même: le travail et les relations avec les élèves, l'intérêt pour la pédagogie, leur matière, la compatibilité avec la vie de famille. Ces aspects sont encore cruciaux pour leur satisfaction au travail aujourd'hui. Ce qui les motive dans le travail au jour le jour, ce n'est pas le salaire ou les possibilités de carrière: c'est le contenu du travail plutôt que les conditions d'emploi. Les enseignants ont une identité professionnelle forte qui se cheville aux actes quotidiens du métier.

C'est à partir d'elle qu'il faut alors interpréter les signes du malaise. Les enseignants sont loin de connaître tous une insatisfaction dans leur travail. Le degré d'insatisfaction varie de façon importante selon le contexte de travail du prof. Elle varie d'abord avec le degré de difficulté du travail du prof avec ces élèves (s'ils sont peu motivés, peu disciplinés, de niveau très varié,...). Et cette difficulté du travail est évidemment liée à l'école (selon le retard scolaire moyen des élèves ou la filière) mais aussi à la classe. De plus, l'insatisfaction est aussi fonction des relations avec la direction et les collègues... Bref, l'insatisfaction est liée au contexte humain du travail de l'enseignant, avec ses élèves ou ses collègues. Elle est nettement moins associée à des aspects plus matériels: l'état des locaux par exemple, ou encore le nombre d'élèves par classe. Le malaise individuel n'est donc pas vécu avec la même intensité par tous les enseignants: tout dépend surtout de l'établissement voire de la classe où l'on tombe... Il y a d'ailleurs une grande majorité d'enseignants «heureux» . Cependant, il faut tout de suite ajouter, que par comparaison avec les travailleurs belges en général, les enseignants se disent moins satisfaits et plus de la moitié souhaiterait arrêter le métier partiellement (41 pc) ou totalement (17 pc) s'ils en avaient la possibilité(1). Surtout chez les hommes. Le malaise n'est donc pas imaginaire. Pour ceux qui l'éprouvent avec intensité, on peut proposer l'interprétation suivante: nous assistons en fait à un sentiment de dépit, de déception relative des enseignants par rapport à une conception de départ du métier qui insistait sur l'importance du contact avec les élèves, sur l'intérêt pour la matière, l'autonomie dans le travail, l'intérêt pour la pédagogie. C'est surtout de ces points de vue, tous reliés à l'exercice concret du métier, que nombre d'enseignants ne semblent plus y trouver leur compte. Les évolutions du système scolaire et des élèves qui tendent à rendre le métier plus complexe, plus indéterminé, plus incertain, seraient donc probablement les sources profondes d'une sorte d'affection trahie pour un métier dont on attendait au départ et on attend encore beaucoup. D'ailleurs, nombre d'enseignants seraient encore prêts à redevenir enseignants, comme le sondage du «Soir» nous l'indique.

Mais le malaise est aussi collectif. Les enseignants, comme groupe, vivent une perte de pouvoir tant vis-à-vis des autorités scolaires que des parents. Le contrôle que le groupe exerçait sur ses conditions de travail et d'emploi, accordé par l'Etat et les autorités scolaires en échange de leur professionnalisme et de leur implication... est grignoté peu à peu. Bref les enseignants vivent une «déprofessionnalisation» . Leur expertise est moins reconnue et concurrencée par d'autres sources (les médias, les parents en moyenne plus instruits qu'avant). Leur vocation à servir en priorité l'intérêt général et les élèves tend à être mis en doute (notamment depuis les grèves des années 90). Enfin les récentes réformes de l'enseignement ont défini des balises plus strictes pour orienter leurs pratiques (référentiels de compétences etc.), et accentuer un possible contrôle de leur travail par les usagers via le droit de recours accordé aux parents. Malgré un discours politique les appelant à devenir de vrais professionnels par la formation, on peut penser que l'autonomie collective du groupe est mise à mal, même si elle reste encore importante. Cette tendance -qui n'est pas spécifique à la seule CFWB- sous-tend le sentiment fortement ressenti par les enseignants d'une perte de prestige de la profession, d'une non-reconnaissance de leur travail par la société. Il sous-tendait profondément l'ancienne revendication de «refinancement» de l'enseignement et leur insatisfaction relative face à leur salaire.

Malaise au quotidien, très diversement vécu, et malaise collectif plus général se conjuguent donc aujourd'hui dans l'expérience enseignante. Suffira-t-il dès lors d'augmenter leur salaire ou de les consulter pour le résorber? Assurément cela peut y contribuer. Une augmentation salariale a aussi un effet symbolique et le refinancement a généralement été bien accueilli comme signe de reconnaissance des difficultés de l'Ecole et de ses enseignants. Cependant, par rapport au malaise qui s'origine dans le contenu du travail et non dans les conditions salariales, on voit bien les limites de la réponse. Une augmentation salariale ne peut être qu'une compensation pour ceux qui vivent difficilement le métier au quotidien. Par ailleurs, la consultation ne changera rien aux expériences individuelles et n'enrayera pas forcément la déprofessionnalisation collective.

Que faire alors face aux souffrances individuelles et au retrait qu'ils risquent d'engendrer? Comment simultanément éviter une accentuation de la perte de pouvoir collectif des enseignants? Plusieurs pistes méritent d'être poursuivies en dehors de la voie déjà bien connue du développement professionnel individuel de chaque enseignant par la formation: diminuer les inégalités et la très forte ségrégation des élèves entre les établissements (établissements «d'élite» vs établissements «difficiles») ; surtout développer de nouvelles formes de concertation et de négociation des politiques éducatives, notamment à l'échelle locale des établissements. A cet égard, plutôt que des consultations par sondages, ne faut-il pas privilégier un dialogue collectif et le renforcement de représentants enseignants qui puissent se saisir, de façon conjointe, des enjeux pédagogiques, organisationnels et sociaux des écoles. Coupler concertation sociale et concertation pédagogique pour construire un nouveau contrat social entre le corps enseignant et la société et reprofessionnaliser les enseignants sur de nouvelles bases.

(1) Ces recherches ont été développées au GIRSEF de l'Université de Louvain. Voir notamment C. Maroy et B. Cattonar: «Professionnalisation ou déprofessionnalisation des enseignants». Cahiers de Recherche du GIRSEF, n°18, septembre 2002 (téléchargeable sur Webhttp://www.girsef.ucl.ac.be) et Christian Maroy (sous la direction de), «L'enseignement secondaire et ses enseignants». Une enquête dans l'enseignement libre subventionné de la Communauté française de Belgique. Bruxelles: De Boeck Universités. Collection Pédagogies en développement, 2002.

© La Libre Belgique 2003