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Enseignant

Les enfants surdoués, cela n'existe pas. Que des enfants réussissent mieux à l'école que d'autres, c'est évident. Que certains fassent des 125 ou 140 à des tests de QI, bien sûr puisque ces tests mesurent ce qu'ils mesurent, à savoir une bonne adaptation au type de questions du test, et qu'il y aura forcément des enfants mieux adaptés que d'autres. Que des enfants s'ennuient à l'école parce que l'on prend du temps pour réexpliquer aux plus lents, on a tous connu cela. Et l'idée de donner des activités de dépassement ou de tutorat pour aider d'autres élèves reste une bonne chose.

Mais je veux écrire ici que les surdoués, cela n'existe pas. Sauf dans la tête de leurs parents. Chaque élève est le produit de l'intensité de la prise en charge qui a été faite sur sa personne pendant toutes les années de son enfance par toutes les personnes qui ont constitué son entourage familial et scolaire, et par son investissement personnel en terme d'effort et d'intérêt, ce dernier étant il est vrai dépendant de son épanouissement personnel.

J'éprouve encore toujours des difficultés à croire à une influence génétique sur l'intelligence. Au passage, je définis l'intelligence comme `la capacité, face à un problème neuf, de réagir de manière adéquate´. Tout le monde imagine facilement combien de formes différentes de sportivité il existe parce que les épreuves sont multiples et variées, et que les champions vénérés dans une discipline ne le seraient peut-être pas dans une autre. À cause du cursus scolaire standardisé, on a peine à imaginer que la notion d'intelligence est en fait une notion aussi diverse et variée que la notion de sportivité.

Serait intelligent ou sportif, celui qui, s'intéressant à tout, a une bonne forme de base et serait équilibré et complet, davantage que celui qui excellerait dans une discipline. Il y a donc antinomie à parler d'un surdoué qui souffre de ne pas s'adapter, puisque la notion d'intelligence même est de pouvoir s'adapter. Pas si surdoué que cela, le soi-disant surdoué. Je crains aussi que certains parents, à l'ego surdimensionné, prennent prétexte de l'inadéquation des cours aux capacités de leur petit génie pour justifier de la part de celui-ci des comportements inappropriés.

Personnellement, je n'ai jamais rencontré de surdoué. Et s'il devait exister malgré tout une influence génétique sur l'intelligence, - imaginons un type de structure brute de réseau de neurones par exemple -, cette influence ne serait que de peu d'influence par rapport au véritable travail de l'expérience et de la formation sur le cerveau qui consiste à effectuer des milliards d'interconnexions entre lesdits neurones.

Il est vrai que si l'on classait les 352000 élèves francophones de 12 à 18 ans d'après leurs performances à des exercices de type scolaire ou test QI sur un graphique, on obtiendrait une belle répartition en courbe de Gauss. Tracer une ligne à 1 pc, 3 pc ou 4,5 pc et dire: `A partir d'ici, nous avons affaire à des surdoués´ est purement arbitraire.

La seule vraie question est de savoir si, pour l'ensemble de la population scolaire, on obtiendra globalement une meilleure formation si l'on a une organisation de l'enseignement avec un grand nombre de niveaux respectant des potentialités différentes avec des populations homogènes au sein de chaque niveau, ou si, au contraire, il vaut mieux avoir peu de niveaux avec des populations hétérogènes.

Comment tirer le meilleur de chacun? Avec un pareil respect pour les plus forts et pour les moins intéressés. La tendance à la mode est plutôt aux groupes hétérogènes. Ce que les élitistes traduisent sans langue de bois par `nivellement par le bas´. Comment tirer les moins bons vers le haut sans aspirer les meilleurs vers le bas? A tous les niveaux.

Pour autant que l'on considère qu'un élève faible ralentit plus un élève fort que l'élève fort n'élève un élève faible, ce qui est je pense, pédagogiquement vérifié, un modèle mathématique montrerait très rapidement qu'il vaut mieux, pour la somme totale des acquis additionnés par l'ensemble des élèves, organiser son enseignement en un grand nombre de niveaux constitués de groupes homogènes. C'est au profit de chacun à tous niveaux, et, par conséquent, pour toute la société.

En fait, ce que certains veulent faire pour 5 pc de la population, des soi-disant surdoués, c'est en fait pour 100 pc de la population qu'il faut le faire. Chaque tranche successive de 5 pc des élèves sur ma courbe de Gauss dont question plus haut, étant en fait des `surdoués´ par rapport aux élèves de la tranche suivante. Mais cela implique un questionnement sur soi-même parce que, même si heureusement cela se pratique insidieusement dans les réseaux, et les écoles par le biais des filières et par le choix des options, c'est exactement à l'opposé du discours officiel et bien pensant actuellement dominant. Mais les mathématiciens partageront mon avis, les praticiens pédagogues également, et l'immense majorité de la population dans son simple bon sens.

© La Libre Belgique 2002