Opinions

Chroniqueur

La querelle autour du voile islamique donne à réfléchir. Ce n'est pas le morceau de tissu qui est en jeu, mais les valeurs qu'il représente. Il en est toujours ainsi avec les symboles: l'objet, leur assise, laisse indifférent, mais le sens qu'on leur attribue éveille les passions. Le coq est un animal de basse-cour, mais il devient un emblème pour les Gaulois, auquel ils s'identifient. Napoléon a choisi l'aigle car, disait-il, le renard mange le coq...

L'histoire est remplie de conflits violents autour des symboles. Un bel exemple est celui de l'ordonnance du patriarche de Moscou, Nikon, en 1653. L'enjeu est de savoir si les fidèles doivent se signer de deux doigts (symbolisant les deux natures, divine et humaine, du Christ) ou de trois (symbolisant la Trinité). Les raskolniks (schismatiques) ont préféré subir une terrible persécution plutôt qu'abandonner la coutume ancienne de se signer du pouce et de l'index joints.

Le tsar Pierre le Grand (1682-1725), dans son gigantesque effort d'occidentaliser la Russie, s'attaque aussi aux symboles anciens. Ainsi, il oblige ses sujets à porter un costume européen et il leur ordonne de fumer. Il fait couper la barbe des notables et, au besoin, il la leur coupe lui-même. Symbole particulièrement puissant: les lois ancestrales punissent de 12 unités monétaires celui qui arrache la barbe d'autrui, mais seulement de 5 celui qui tue sans raison un paysan.

Lorsque Kemal Atatürk entreprend de moderniser la Turquie après la Première Guerre mondiale, il impose non seulement nos chiffres, notre écriture et notre calendrier, mais il en veut aussi au couvre-chef traditionnel: il interdit le port du fez.

La France n'innove rien en étant obnubilée par un autre couvre-chef, le voile. Les différents arrangements qui entrecoupent les guerres de religion entre catholiques et huguenots réglementent ce que les réformés peuvent ou ne peuvent pas faire en matière de culte. Les vicissitudes de la Grande Révolution sont mieux connues. Dans l'ordre symbolique, dès 1792, le port du costume ecclésiastique est prohibé et les autorités font main basse sur tout objet de bronze (crucifix, lutrins, anges, diables, etc.) pour les convertir en canons. Durant la Terreur, on va jusqu'à dépouiller les cimetières de tout signe religieux. Pour montrer que les temps anciens sont abolis, le calendrier chrétien est remplacé par le calendrier républicain qui inaugure avec l'an I une ère nouvelle. On peut se demander pourquoi les défenseurs d'une laïcité pure et dure tolèrent que les années soient comptées à partir de la naissance d'un personnage religieux, à savoir Jésus?

Malgré les excès des exemples que je viens de citer, il existe entre ceux-ci et la volonté d'interdire à l'école le voile (et d'autres symboles religieux ostensiblement portés), des points essentiels communs. Il s'agit chaque fois a) d'une interdiction b) par l'autorité publique c) des symboles (barbe, fez, voile, costume, croix, etc.) d) sous peine de sanctions, e) et qui blesse les valeurs d'une partie de la population.

Heureusement, il y a quand même une différence majeure entre les exemples historiques et ce que nous vivons aujourd'hui. Jadis, l'autorité publique était autocratique ou dictatoriale, alors qu'elle est maintenant démocratique. En démocratie aussi des décisions erronées peuvent être prises si la majorité se trompe. Toutefois, la démocratie possède ce grand avantage que les bêtises commises peuvent être, tôt ou tard, corrigées.

Entendons-nous bien. Il est évident que l'intégration des musulmans à nos sociétés occidentales pose des problèmes, que le statut des femmes dans l'islam est incompatible avec nos valeurs et que l'intégrisme religieux recèle des dangers. La bonne réponse n'est cependant pas l'interdit des symboles.

Je suis d'avis qu'il ne faut pas gouverner par la loi ce qui peut se régler par le bon sens, les convenances et l'évolution des moeurs. Du temps de ma mère, il n'était pas question qu'une femme pénétrât dans une église sans avoir la tête couverte d'un chapeau, d'un foulard ou d'une mantille. Cette coutume s'est évanouie sans qu'un règlement s'en occupât. Les révolutionnaires français ont prohibé l'habit ecclésiastique et les prêtres l'ont repris dès que la liberté religieuse fut revenue. Et ils ont fini par abandonner la soutane sans que quiconque eût exercé la moindre pression.

Nous pourrions interdire des tas de choses qui nous incommodent, comme les seins dévoilés (c'est le cas de le dire) à la plage ou le piercing. Il me semble cependant que nos amis anglais ont raison de laisser les chauffeurs sikhs conduire enturbannés les bus londoniens.

Au lieu de nous exciter, il serait plus idoine de traiter ces questions avec humour. Le président Chirac s'inspirerait alors de Jacques Tati ou d'Alphonse Allais. Quant au ministre Luc Ferry qui doit rédiger la loi, ne devrait-il pas se souvenir de ce qu'il est philosophe, c'est-à-dire maître de sagesse?

© La Libre Belgique 2004

RUDOLF REZSOHAZY