Opinions
Une chronique de Florence Richter

Quand le malheur nous touche personnellement, on découvre nos vrais amis… et les cœurs froids. Poésie & Co

La charrette du condamné s’arrête au pied de l’échafaud, la foule crache, hurle et jure, les poings se dressent. On fixe une corde au cou de l’homme habillé de loques, il ne dit rien, ne résiste pas. La foule est en délire, tous les visages furibonds sont fixés sur le pauvre corps décharné. Qu’a donc fait cet homme ? On actionne la trappe, le condamné sursaute tel un pantin, la foule s’est tue. Tout est fini. Très vite, les badauds se dispersent, l’épisode déjà oublié. C’était voici quelques siècles dans une ville d’Europe.

D’autres foules ont vécu des événements similaires au cours des temps, partout dans le monde. Puis vint la télévision. Tous assis au chaud, à table, en famille, on dévore des steaks-frites-salade, et les images défilent à l’écran : guerres, bombardements, agressions, pillages, famines, inondations, incendies, pollutions majeures… Quelques commentaires de compassion ou de haine sont échangés, en mastiquant la viande bien cuite.

Avec Internet, ça devient pire : cette fois, on est seul face à l’événement, on cherche avec fébrilité toujours plus d’images, plus précises, des gros plans de corps mutilés et sanglants après le dernier attentat de Daech, pas loin de chez nous ou à l’autre bout de la planète. Mais tout n’est pas virtuel : des cars de touristes visitent aujourd’hui les anciens townships d’Afrique du Sud où demeurent encore les gens les plus pauvres du pays.

Que se passe-t-il quand le malheur nous touche personnellement, même s’il est sans doute dans l’ordre naturel des choses comme l’hospitalisation en urgence d’une mère très âgée ? On découvre nos vrais amis… et les touristes du malheur. Voisins, collègues, famille, tous vous encouragent et les amis proposent leur aide immédiate, malgré beaucoup de travail, leur vie familiale intense et leurs problèmes personnels. Une personne réagit avec froideur : c’est inattendu, blessant… on finit par en rire devant l’inadéquation énorme du comportement. On rit moins quand on s’aperçoit, ayant raconté l’anecdote aux vrais amis, que ce type d’attitude est très courant chez les homo sapiens, et frise la pathologie. D’autant que l’empathie semble bien ancrée chez nos cousins singes et chez les autres mammifères !

L’anecdote ? Apprenant cette hospitalisation de ma mère, une soi-disant amie me poursuit de plusieurs messages téléphoniques au ton presque enjoué, proposant de "papoter à ce propos". Quand je lui parle enfin, elle veut connaître tous les détails et conclut mon récit par un : "Bon, on est le 12 novembre, je ne suis pas libre pour l’instant, mais on peut se voir le 25 pour un petit resto sympa, si tu veux." Je me tais, elle lance encore un impatient : "Ça va ?" Je lui dis d’une voix morne mon étonnement face à sa réaction, elle clôt la discussion en ajoutant un dramatique : "Ma chère amie, je fais ce je peux et je reconnais volontiers ne pas être parfaite ! Je t’embrasse très fort, on se voit le 25." Pathologique, vous dis-je… et pathétique, bref un cœur froid… Encore une touriste du malheur qui correspond au profil décrit par l’excellent humoriste Pierre Desproges affirmant : "Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux."

Ma mère à présent hors de danger et de retour chez elle, j’ai songé un instant à cette fausse amie : j’étais voici quelques jours au Théâtre du Parc à Bruxelles, à la représentation du "Noël de M. Scrooge", merveilleux conte de Charles Dickens, racontant la transformation d’un vieil avare en un homme au cœur tendre. Mise en scène joyeuse, dynamique et chantée, Père Noël (Claude Semal) en motard, Scrooge (Guy Pion) à l’humour grinçant : c’était un moment parfait, avec des amis, dans ce charmant théâtre classique, rond comme une boîte à bonbons, rouge et doré à souhait, où résonnaient les mots généreux du grand Dickens, cet enfant misérable du XIXe siècle devenu célèbre écrivain, qui toute sa vie demeura un infatigable défenseur des droits des enfants, de l’éducation pour tous ou de la condition féminine. A méditer ? Oui, en y mettant du cœur…