Les trois victimes de l’affaire Martin

Publié le - Mis à jour le

Opinions

Une opinion de Luc Van Campenhoudt, directeur de “La Revue nouvelle”et éditorialiste et coordinateur du dossier sur le populisme dans le dernier numéro de septembre (*)

L’affaire Martin a trois victimes. La première est l’ensemble des personnes directement blessées par les violences de Dutroux et autres délinquants qui s’attaquent aux enfants. Leur traumatisme est partagé, à des degrés divers, par une grande partie de la population. ll ne porte pas seulement sur la violence primaire des criminels, mais aussi sur une violence secondaire, celle du traitement institutionnel, politique et judiciaire.

L’hétérogénéité profonde de la catégorie "victimes" et la grande diversité de leurs positions sont estompées par l’hypermédiatisation des actes et discours d’une minorité, ainsi que par l’amplification d’un événement singulier. Se montre à voir alors une image trop homogène et simpliste des victimes, aveuglées par leur émotion et leur colère, incapables d’un jugement rationnel.

En réalité, pourtant, la plupart d’entre elles et des citoyens qui se sentent solidaires ont un jugement bien plus nuancé, dépourvu de certitudes simples, qui ne pensent pas qu’émotion et raison soient incompatibles.

La seconde victime de l’affaire Michelle Martin est la justice. Avec la création récente des tribunaux d’application des peines (TAP), le pouvoir politique a transféré au système judiciaire la décision en matière de libération conditionnelle. Formellement, la décision était politique, et la responsabilité politique engagée. Aujourd’hui, elle est objective et procédurale, dépolitisée. Les protestations des victimes et de leurs sympathisants ne peuvent plus viser des personnalités politiques - comme l’ancien ministre Melchior Wathelet père, "coupable" d’avoir, en son temps, signé la libération conditionnelle d’un certain Marc Dutroux - , elles se heurtent à un système procédural abstrait qui, en l’occurrence, a correctement fonctionné, comme l’a souligné l’avocat général Raymond Loop. Mais il n’y a guère de doute que si la décision de libérer ou non "l’ex-femme de Marc Dutroux" avait dû être prise, comme jadis, par le ministre de la Justice, elle eut été aujourd’hui négative, surtout en période préélectorale. Paradoxalement, c’est la dépolitisation de la procédure qui a provoqué le débat et la repolitisation du problème.

Autre paradoxe, dans ce transfert de compétence, l’institution qui gagne du pouvoir, soit le système judiciaire, en ressort victime et l’institution qui cède du pouvoir, soit le politique, en ressort gagnant.

Les politiques, dont une majorité a pourtant voté la loi, peuvent dire désormais : la libération de Martin n’est pas de notre faute, c’est la justice qui en décide, nous devons respecter la séparation des pouvoirs. En même temps, ils peuvent endosser le bon rôle en se plaçant ouvertement du côté des victimes et des citoyens sympathisants, en leur annonçant le durcissement des conditions légales de la libération conditionnelle, voire en réclamant des peines incompressibles.

La justice, et plus précisément le système judiciaire, se retrouve au contraire fort mal prise. Dans les affaires criminelles, le ministère public s’exprime au nom de la société, mais la justice n’a pas les moyens d’assumer ses responsabilités et ses missions à l’égard de cette même société et des justiciables, tant victimes que coupables. La charge qui pèse sur le système judiciaire est énorme car les ressources et les missions sont totalement déséquilibrées. On dénonce le sentiment d’impunité, mais les moyens (places en prison, personnel de surveillance des porteurs de bracelets électroniques, d’accompagnement des libérations conditionnelles ou des sanctions alternatives, programmes de formation et de réinsertion des détenus ) sont très en deçà des ambitions. La justice doit sans cesse relâcher des délinquants à peine interpellés, libérer des détenus mal préparés à intégrer la société et le monde du travail, résorber d’énormes et scandaleux retards qui ne cessent de s’accumuler et son image s’en trouve de plus en plus dégradée.

L’ambition du contrôle intégral et total du système judiciaire et des trajectoires des délinquants est une chimère qui ne peut conduire qu’à une frustration chronique et à la perte de légitimité de la justice. Que l’on défende une approche répressive ou non de la sanction, il faudrait au moins être conséquent, ce qui suppose, primo, de ne faire que des promesses que l’on est capable de tenir et de ne décider que de lois ou de règles que l’on peut effectivement appliquer, du moins dans une mesure raisonnable ; secundo, d’anticiper les effets systémiques des décisions - par exemple les conséquences sur les structures d’accueil et d’encadrement des décisions en matière de sanction. Cette inconséquence hypocrite résulte, pour partie du moins, d’une politique consistant à prendre des mesures au coup par coup, au gré des émotions populaires et au rythme des échéances électorales. Au bout du compte, c’est la justice qui est critiquée et sommée d’expliquer et de s’expliquer, tout en s’en tenant à une certaine réserve car elle est censée appliquer la loi sans la juger. La politique crée des situations dont elle n’a pas à rendre compte tandis que la justice doit rendre compte de situations qu’elle n’a pas créées. Si elle n’échappe pas elle-même à certaines critiques, la justice ne mérite pas un aussi mauvais traitement et souffre plus encore que d’autres grandes institutions de cette "crise de l’institution" aujourd’hui diagnostiquée. Bref, la réforme instaurant les TAP n’était sans doute pas une mauvaise décision, mais elle s’inscrit dans un système inconséquent et manquant de cohérence.

La troisième victime de l’affaire Michelle Martin est la société dans son ensemble. Toute société est l’espace d’une tension entre deux puissantes forces : d’une part, celle de la raison issue du débat d’idées, de la responsabilité collective exprimée par les votes des représentants du peuple, du droit qui cristallise dans des règles générales des normes s’appliquant à tous, d’une justice dépassionnée et impartiale ; d’autre part, la force hétérogène des multiples aspirations et indignations collectives bien ou mal inspirées, de l’émotion issue d’expériences douloureuses ou simplement difficiles, de la souffrance de victimes et de leurs attentes de reconnaissance, du plaisir et du besoin aussi d’exister, d’agir ensemble et de s’encourager pour faire changer les choses. Pour se pacifier et se réconcilier avec elle-même, toute société civilisée doit assumer cette tension intrinsèque. L’homme est insupportable s’il n’est pas continuellement rappelé à l’ordre, mais la société, telle qu’instituée, est intolérable si elle n’est pas continuellement rappelée au désordre.

Il arrive quelques fois, assez souvent même, qu’une de ces deux forces prenne le dessus, voire déferle comme une vague. Cette vague n’est pas forcément celle de l’indignation et de la colère populaire. Lors du récent procès d’Anders Breivik, par exemple, la Norvège a démontré que la culture démocratique et l’humanité peuvent l’emporter sur la colère et la vengeance, et une société se réconcilier ainsi avec elle-même et avec sa justice. Mais il ne faudrait pas réduire l’émotion et l’indignation à ce que montre la poignée de ceux qui insultent les sœurs de Malonne. Le traumatisme suscité par l’affaire Dutroux est durable et profond, non pas à cause de ce seul fait divers tragique, mais parce que la violence envers les enfants est profondément présente dans la société et dans les familles. Cette situation est collectivement refoulée, mais crée, chez beaucoup, un indicible malaise. Dutroux et Martin, c’est aussi l’arbre monstrueux qui cache une forêt d’arbrisseaux. Alors, se focaliser sur les coupables les plus méchants et se contenter de réclamer plus de sévérité, cela ne revient-il pas à tenter de sortir du malaise par le bas ? Ne peut-on réfléchir davantage à la façon d’en sortir, aussi et surtout, par le haut, à partir d’un travail en profondeur sur la société et la justice ?

(*) Ce texte est l’édito de "La Revue nouvelle" de septembre 2012. Avec un dossier sur "Prendre au sérieux le populisme" avec "Le populisme dans l’arène politique" (Albert Bastenier), "En vérité, je vous le dis !" ( Marcel Sel), "Le populisme italien : de Giulio Andreotti à Beppe Grillo" (Giuseppe Santoliquido), "Le Caïman, plus qu’un pamphlet" (Béatrice Chapaux). Infos : 02/640 31 07 ou redaction@revuenouvelle.be ou www.revuenouvelle.be

Publicité clickBoxBanner