Opinions
Une opinion de Florence Richter, écrivain.


Chez lui, on part à l’aventure, on découvre sans chercher, on croise le regard heureux de qui a déniché un trésor…


Entre mes mains, le livre est d’une texture douce et facile, il résiste à l’eau et au soleil, il ne tombe pas en panne, je peux le donner ou le prêter, griffonner dessus des dessins farfelus ou des pensées profondes, y insérer des fleurs séchées et autres signets-souvenirs. Mon chat aime s’y installer pour dormir… Ce livre ne ment pas sur son identité, comme le fait un ordinateur "qui ne sera jamais capable de recréer la subjectivité […] car il n’y a pas d’esprit dans une machine comme chez un être humain. Il n’y a rien. […] On ne peut pas rendre heureux un ordinateur en lui proposant des fraises à la crème" (David Gelernter, informaticien, Université de Yale). Mon livre papier ne simule aucune émotion ou réflexion factice, il est l’humble support d’une pensée qui me passionne pour l’instant, et pas besoin de trimbaler toute une bibliothèque avec moi comme le proposent les liseuses.

Je suis plongée dans "Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ?" du primatologue Frans de Waal où il confirme, avec science et humour, l’analyse de Darwin disant : "Si considérable qu’elle soit, la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux les plus élevés n’est certainement qu’une différence de degré et non d’espèce." En d’autres termes, tous les animaux sont intelligents et certains (chimpanzés, dauphins, éléphants, corneilles, etc.) possèdent nos capacités cognitives, techniques, émotionnelles et affectives, sociales, même politiques et peut-être artistiques. Mais nos capacités sont plus développées, et nous sommes la seule espèce à pratiquer le génocide…

Bref, c’est de l’objet livre que je voulais vous parler, pas de son contenu : les deux sont-ils liés ? Hasard, je n’ai pas découvert cet ouvrage dans une bibliothèque, une librairie ni à la Foire du Livre 2017 où l’on vendra aussi ce best-seller. Au fait, les foires commerciales ne présentent-elles que des auteurs convenus ? Non… Pour preuve, la Foire de Bruxelles recevra le merveilleux et très engagé Luis Sepulveda qui a écrit "Le vieux qui lisait des romans d’amour". J’ai trouvé l’essai de mon primatologue chez un bouquiniste, à l’entrée de la charmante galerie Bortier, près de la Grand-Place de Bruxelles.

Flâner chez lui est un bonheur, entre les solides rayons de bois dorés, quand flotte dans l’air une odeur paisible, passer sans transition du polar à l’histoire, de la navigation marine aux gravures anciennes, de l’anatomie à la religion, à moins de choisir la BD "Idées noires" de Franquin ou des exemplaires du "National Geographic" et de "PhiloMagazine". Ici, on part à l’aventure, on découvre sans chercher, on croise le regard heureux d’un autre lecteur qui vient de dénicher un trésor, on échange un mot avec le bouquiniste, rien à voir avec les requêtes trop efficaces et désincarnées sur Internet… Je tourne le dos à la vitrine et me voici au rayon littérature belge, bien fourni, des noms connus et des moins promus… Je feuillette des ouvrages de tailles, textures, couleurs, odeurs diverses. Parmi ces Belges, les poèmes de Robert Vivier, ceux du recueil "Magie familière" de Roger Goossens, ou "La Route du Sel" de Roger Bodart qui évoque un cataclysme (bombe atomique, destruction écologique ?), le roman "Les fruits tropicaux" d’Anna Geramys qui se passe en Afrique aux débuts du sida. Tous auteurs à redécouvrir d’urgence !

J’achète trois livres : un roman paru en 2012, excellent m’a-t-on dit, "Vogelsang ou la mélancolie du vampire" du Belge Christopher Gérard, l’histoire d’un Dracula équipé d’une technologie à la James Bond et mélomane averti. Ensuite "Le Jujubier du Patriarche" de la Sénégalaise Aminata Sow Fall évoquant le conflit entre les traditions et la société moderne et, enfin, le roman japonais "Je suis un chat" de Natsume Soseki ou les travers des humains vus par un félin. Je vais me régaler !