Opinions

Une opinion de Vincent Engel, écrivain, dramaturge et professeur à l'UCL et à l'IHECS.


Cher Richard Miller,

J’ai lu avec grande attention votre interview parue dans La Libre de ce 4 juin. Lorsque j’appelle au sursaut des véritables libéraux contre la dérive du gouvernement Michel dans ma dernière chronique, c’est d’abord à des gens comme vous que je pense. Vous avez été un des rares bons ministres de la culture de notre Communauté. Vous êtes académique, écrivain, intellectuel. Si des gens comme vous (et vous n’êtes pas le seul au sein du MR) ne réagissent pas, la situation n’est plus seulement grave : elle pourrait paraître désespérée.

Et voilà que je lis, non sans stupeur, que vous vous en prenez – avec toutes les nuances et le tact dont un homme tel que vous ne pourrait se départir sans avoir été soumis à des traitements inhumains – aux rectrices et recteurs qui ont critiqué Theo Francken. Vous reconnaissez que leur expression était "honorable", mais vous regrettez aussitôt "que la parole publique des universitaires soit si souvent l’expression d’une opposition, d’une résistance ou d’une dénonciation."

Et vous en profitez pour donner une leçon à vos collègues universitaires en faveur de vos collègues politiques : "Les universitaires, comme les recteurs, gagneraient à encourager et soutenir le pouvoir et les décisions politiques quand il y a lieu de le faire. La prise de parole des universitaires est souvent unilatérale. Or, si elle ouvrait davantage son champ d’intervention en ne se limitant pas à la résistance et à la critique, tout le monde en sortirait gagnant, et le dialogue entre intellectuels et politiques serait encouragé." Et vous évoquez pour conclure le risque d’une "pensée unique que [vous sentez] davantage à gauche."

Tel est le constat de plusieurs années de matraquage de la pensée ultralibérale, nationaliste et sécuritaire : si pensée unique il y a, elle est de gauche. La droite n’a pas de pensée unique ? Les mensonges sur les dangers représentés par les réfugié.e.s ? Les mesures d’austérité qui appauvrissent tout le monde et mettent l’avenir en péril ? L’incapacité à prendre des mesures réelles pour lutter contre le réchauffement climatique, quand on ne tombe pas dans le climatoscepticisme ? L’abandon des services publics réputés coûter trop cher et favoriser les fainéants et les assistés ? Non : pour vos camarades de droite, ceci n’est pas une pensée unique, c’est LA vérité. S’y opposer, voilà la "pensée unique". Je le prendrais volontiers au pied de la lettre : c’est uniquement par cette réflexion que l’on pense vraiment, que l’on ne se contente pas d’obéir à des diktats imposés par les maîtres de la finance mondiale.

Les temps heureux de la collaboration

Vous appelez à une collaboration positive entre le monde académique et le pouvoir. Le vocabulaire est important. Vous ne dites pas "collaboration" ; sans doute vous avez-vous à l’esprit l’ignoble dérive lexicale imposée par vos alliés de la N-VA, qui a conduit à criminaliser les citoyen.ne.s solidaires – et à conduire au tribunal plusieurs d’entre eux, dont Myriam Berghe et Anouk Van Geestel –, faisant de ces authentiques résistant.e.s des collabos. Mais "encourager et soutenir", c’est même plus que collaborer. Vous appelez le monde académique à être les agents de communication et les auxiliaires de ce que vous nommez par ailleurs, et sans hésitation, "le pouvoir". Comme s’il n’y en avait qu’un. "Le" pouvoir ? Richard Miller, vous ne trouvez pas que cela sent mauvais ? Il n’y a pas "le" pouvoir ; il y a "des" pouvoirs. Votre gouvernement (et ceux qui le précèdent) ont déjà à peu près ruiné la distinction entre l’exécutif et le législatif. Votre gouvernement s’attaque frontalement à l’indépendance de la Justice. La presse subit des pressions sans précédents, le monde académique aussi. Et vous voudriez que nous vous soutenions et vous encouragions "quand il y a lieu de le faire" ? Mais nous le faisons ! Nous vous soutenons dans le rappel des impératifs démocratiques qui se retrouvent de plus en plus souvent bafoués par votre gouvernement et nous vous encourageons à ne plus vendre votre âme à la N-VA pour rester au "pouvoir" !

Pour qu’il y ait dialogue, il faut être deux. Vous reprochez au monde universitaire une parole unilatérale ; mais votre gouvernement n’a aucune envie de discuter avec nous. Est-ce une forme de dialogue que de menacer le vis-à-vis d’un boomerang dans la figure ? Vous savez par ailleurs pertinemment bien que le monde universitaire est non seulement en bute à un gouvernement fédéral qui aimerait le voir à sa botte, mais aussi à un gouvernement régional qui entend le contrôler et lui impose des réformes absurdes et contre-productives.

Docteur Richard et Mr Miller

On vous a toujours présenté comme "l’homme de gauche" du MR. Avez-vous eu besoin de montrer patte blanche à vos collègues en accordant cette interview ? D’autant que je vous soupçonne d’avoir parié sur la paresse de vos amis : ils ne liront que la première partie de l’interview. La seconde paraît être en contradiction totale avec la première, comme si on avait coupé les micros et que vous livriez le vrai fond de votre pensée et de vos engagements : comme des collègues et moi l’avons fait avec la Charte des académiques engagé.e.s (www.cartaacademica.org), vous appelez à cet engagement des académiques et des intellectuel.le.s, pas seulement en "experts" (et sans doute reconnaissez-vous entre les lignes que l’expert est toujours à la solde de celui qui le mandate) mais en femmes et hommes qui portent une "préoccupation éthique". Vous comptez même sur ces intellectuel.le.s pour ne pas abandonner les réseaux sociaux tout-puissants "à leurs dérives." Il n’y a pas que les réseaux sociaux qui sont tout-puissants et menacés de dérives : votre pouvoir l’est aussi, d’autant que certains de ses représentants sont passés maîtres dans l’utilisation des réseaux sociaux.

Ce que dit votre conclusion, Richard Miller, c’est que si les académiques – mais aussi les journalistes, les artistes, toutes et tous, citoyen.ne.s de ce pays – doivent soutenir et encourager quelqu’un ou quelque chose, ce n’est pas "le" pouvoir, mais la démocratie.