Opinions

Une lettre ouverte du sénateur Alain Destexhe à l’ASBL Parlement Jeunesse qui organise la XXIème session du « Parlement jeunesse ». 

Chers organisateurs,

Du 26 février au 3 mars prochain se tiendra la XXIème édition de la simulation parlementaire du Parlement jeunesse que vous organisez, accessible à une centaine de jeunes de 17 à 26 ans.

A la lecture des décrets adoptés lors de la précédente session par ces députés en herbe, je me serais presque cru dans l’ouvrage de William Golding, Sa Majesté des Mouches, dans lequel des enfants croient pouvoir refaire le monde à leur manière, sans l’autorité des adultes, et au final finissent par le mettre en péril.

Car, soyons réalistes, si l’objectif est d’endosser le costume de parlementaire pendant quelques jours, il faut le faire jusqu’au bout, en faisant des propositions réalistes, concrètes et transposables au contexte actuel.

Un rapide retour sur le florilège de textes de l’année passée s’impose. Le premier projet de décret visait à permettre à chaque jeune de recevoir à sa majorité une dotation de…90.000 euros par l’Etat. Une dotation financée en taxant tout simplement intégralement les droits de succession. Evidemment, aucun doute qu’un jeune de 18 ans n’utiliserait cet argent qu’à bon escient, en effectuant des placements et des investissements raisonnables (celui-ci peut en effet débloquer sans justification 12.000 euros par an). Car à 18 ans, tous nos jeunes ont parfaitement la tête sur les épaules et leurs priorités et projets de vie sont déjà mûrement réfléchis.

Par ailleurs, alors que les tests Pisa nous montrent à quel point les francophones peinent déjà à maîtriser les enseignements de base en français et en mathématiques, nos députés en herbe proposaient d’ajouter aux cours de l’enseignement secondaire un cours de gestion de patrimoine ! Il est vrai qu’il y a une forte demande de nos bambins de 14 ans et des parents d’élèves en ce sens. Faute de savoir lire correctement, au moins ne dépenseront-ils pas leur argent de poche en un tour de main.

Le factice ministère de l’Intégration sociale avait lui aussi eu de grands projets pour la Belgique francophone : interdire la mendicité et le sans-abrisme. Attention, que l’on ne s’y méprenne pas : ceux-ci se verront proposer – imposer plutôt – de rejoindre des Maisons d’accueil, créées à la pelle, chacune étant limitée à 100 bénéficiaires dans le projet en question. Alors que l’on manque déjà cruellement d’espace en Région bruxelloise ne serait-ce que pour créer des écoles, il semble qu’ici, le territoire soit extensible à l’infini. Ces maisons seraient composées de quatre ailes : l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes (à bas la mixité), la troisième pour les familles d’au moins deux personnes (logique…) et la dernière…pour les personnes accompagnées de leurs animaux de compagnie ! Attention, il s’agira d’une obligation : en cas de refus répété, les entreprises auront la possibilité d’engager à moindre coût (ou gratuitement selon que l’on lise l’exposé des motifs ou le texte du projet de décret) l’individu, pénalisé de 3 (ou 5 !) années de travaux d’intérêt général ! Dites, Messieurs les députés, il ne s’agirait pas ici de traite des êtres humains ? Légale, certes, mais pensez aux syndicats.

J’oubliais presque que le personnel affecté à ces Maisons devant être titanesque, chaque résident belge entre 16 et 18 ans devra prester 21 jours dans ces maisons d’accueil. Ceux ayant entre 20 et 65 ans devront prester 37 heures par an aux frais…de l’entreprise et de l’Etat.

En matière d’enseignement, le lexique est largement empreint d’idéologie : inégalités, reproduction sociale, hiérarchie sociale etc. Chaque élève serait suivi par un trio chargé de l’encadrer tout au long de son cursus avec une journée par semaine prévue à cet effet. Alors que les enseignants peinent déjà à terminer le programme scolaire dans les délais impartis, le challenge sera encore plus grand. Mais plus de pression de leur côté : « le programme commun ne prévoit pas de savoir théorique à aborder obligatoirement ». On est tout de suite rassuré. Le secret professionnel qui fait tant débat pour les cas de terrorisme sera quant à lui complètement violé, chaque membre du fameux trio étant chargé « d’évaluer de manière confidentielle le milieu socio-économique de l’élève d’après (…) des informations fournies par les autres administrations (fisc, emploi, chômage) ». Une vraie « dérive totalitaire », conclura sans nul doute le recteur de l’ULB. Et cette fois, il aura raison.

Quant au ministre de l’Egalité des chances, il souhaite créer un Comité de Promotion de l’Interculturalité qui sera chargé de la collecte systématique de statistiques sur les communautés, c’est-à-dire tout groupe de personnes équivalent à 0,5% de la population. Si l’on entend le terme « communauté » que sous l’angle quantitatif, la communauté geek sera-t-elle aussi enfin reconnue ? A croire que Catherine Moureaux chapeautait ces députés en herbe, il est également proposé d’apprendre l’histoire de toutes les communautés reconnues. Une vision communautariste qui permettra aux élèves, plutôt que de s’intégrer, de se replier sur leurs origines. Les médias seront eux-aussi muselés : interdiction d’évoquer une communauté sans en inviter un représentant sous peine d’amende. Sans compter l’introduction de deux notions « le patrimoine stigmatisant matériel et immatériel ». Un concept qui devrait plaire à Unia.

En conclusion, il n’est pas question ici de critiquer votre projet initial : immerger des adolescents dans le monde politique et son fonctionnement en leur donnant les clés de compréhension de notre système. Mais il semble qu’une valeur primordiale soit laissée de côté : le réalisme. Rejet de la réussite, naïveté exacerbée, égalité à tout prix au détriment de la liberté, communautarisme.

Je rêve quant à moi d’une jeunesse, certes volontaire mais sans excès de zèle, animée d’une vision mais pas naïve, avec des idéaux mais sans être utopiste. Mais comme le disait Churchill dans une citation qui lui est attribuée : « Si vous n’êtes pas libéral à vingt ans, c’est que vous n’avez pas de cœur ; si vous n’êtes pas conservateur à quarante ans, c’est que vous n’avez pas de cervelle ». Rendez-vous dans vingt ans, même jour, même heure, même hémicycle ?

Alain DESTEXHE