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GEORGE SOROS, Président du Soros Fund Management et de l'Open Society Institute

Les pays riches en ressources naturelles sont souvent pauvres car l'exploitation de ces ressources a pris la priorité sur une bonne gouvernance. Les compagnies pétrolières et minières en concurrence, qui bénéficient du soutien de leurs gouvernements, sont souvent désireuses de traiter avec toute personne pouvant leur garantir une concession. Cette situation a donné naissance à des gouvernements corrompus et répressifs et à des conflits armés. En Afrique, des pays riches en ressources tels que le Congo, l'Angola et le Soudan ont été dévastés par des guerres civiles. Au Moyen-Orient, le développement démocratique a pris du retard.

La levée de cette «malédiction des ressources» pourrait contribuer de manière significative à réduire la pauvreté et la misère dans le monde et un mouvement international a été formé uniquement à cet effet. La première étape est la transparence, la deuxième la responsabilisation.

Le mouvement a commencé quelques années auparavant avec la campagne «Publiez ce que vous payez», qui a exhorté les compagnies pétrolières et minières à divulguer les versements faits aux gouvernements. En réponse, le gouvernement britannique a lancé l'«Initiative sur la transparence des industries extractives» (EITI). Aujourd'hui, trois années après, la Grande-Bretagne est sur le point de convoquer une importante conférence EITI à Londres, à laquelle assisteront des représentants de gouvernements, d'entreprises et de la société civile.

De grandes avancées ont vu le jour. Sur le plan commercial, les plus grandes compagnies extractives internationales ont commencé à reconnaître la valeur et la nécessité d'une transparence accrue. British Petroleum a entrepris de divulguer les détails des paiements concernant ses opérations en Azerbaïdjan et Royal Dutch Shell fait de même au Nigeria. ChevronTexaco a récemment négocié un accord avec le Nigeria et Sao Tome qui inclut une clause de transparence exigeant la publication des paiements de la société dans la zone de production commune.

Fort encourageant, les pays producteurs eux-mêmes commencent à adopter cette «Initiative». Le Nigeria réorganise actuellement sa compagnie pétrolière d'Etat en introduisant une législation sur la transparence et en lançant des audits de grande envergure dans les secteurs du pétrole et du gaz. Il prévoit de commencer à publier les détails des versements de la société à l'Etat l'été prochain.

La République Kyrgyz est devenue le premier pays à rendre compte selon les normes de l'EITI dans le cadre d'un vaste projet d'extraction d'or. L'Azerbaïdjan communiquera ses revenus pétroliers vers la fin du mois. Le Ghana et Trinité-et-Tobago ont également donné leur accord. Le Pérou, Sao Tome et Principe, ainsi que le Timor oriental ont entamé des négociations pour mettre en application cette «Initiative». Tout aussi important, des acteurs locaux de plusieurs de ces pays commencent à utiliser l'EITI pour exiger une responsabilisation publique accrue en ce qui concerne les dépenses de gouvernement.

Mais il reste bien plus à faire. Deux tiers des individus les plus pauvres du monde vivent dans environ 60 pays en développement ou en transition qui dépendent des revenus dérivés du pétrole, de l'exploitation minière ou du gaz. L'indice de transparence récemment publié par «Save the Children UK» montre que la transparence est l'exception, et non la règle. Plusieurs importants pays producteurs doivent toutefois faire ne serait-ce qu'un geste vers la divulgation. Il n'y a aucune raison pour que les plus gros producteurs du Moyen-Orient ne fassent pas partie de cet effort de transparence et l'Indonésie doit imiter son voisin le Timor en adoptant l'EITI. Il est également essentiel que les sociétés appartenant à l'Etat, qui représentent la majeure partie de la production mondiale de pétrole et de gaz, soient soumises à une divulgation exhaustive.

Les autres gouvernements doivent suivre l'exemple de la Grande-Bretagne et s'impliquer politiquement et financièrement dans le développement de l'EITI. La France semble avoir fait peu pour encourager les pays dans sa sphère d'influence, et bien moins encore pour s'assurer que ses propres sociétés s'engagent sur la voie de la transparence. La récente décision de l'Administration Bush de lancer un processus anti-corruption parallèle par l'intermédiaire du G 8 laisse les Etats-Unis à l'écart du premier forum international destiné à assurer la transparence des revenus issus des ressources naturelles.

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne n'ont pas non plus utilisé leur pouvoir en Irak pour promouvoir la transparence dans le secteur pétrolier. Espérons que le nouveau gouvernement irakien fasse mieux. Il est difficile de voir comment la démocratie peut prendre racine si la plus importance source de revenus du pays demeure aussi entourée de mystère qu'elle l'était sous Saddam.

L'EITI a encore un long chemin à parcourir, mais elle représente l'un des outils les plus efficaces qui soit pour parvenir à établir une norme mondiale de divulgation et de responsabilisation. Le sommet de cette semaine permettra de déterminer les progrès et de définir plus précisément les conséquences de l'application de l'EITI en définissant des exigences minimales fondamentales pour les pays hôtes.

Les pays qui se sont engagés à ce que la richesse générée par l'énergie et l'extraction minière améliorent en fin de compte la vie des individus ordinaires feraient bien d'investir dans cette «Initiative» à ce moment crucial. L'EITI ne doit pas être un simple acronyme à retenir, mais de concert avec les efforts de la société civile tels que la campagne «Publiez ce que vous payez», elle promet d'amener davantage de bien dans le monde que bien d'autres.

Project Syndicate, 2005 - Webhttp://www.project-syndicate.org - Traduit par Valérie Bellot

© La Libre Belgique 2005