Liberté d’expression en crise

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Opinions Récemment, lors d’un festival littéraire en Grande-Bretagne, j’ai pris part à une table ronde sur la liberté d’expression. Pour toute personne progressiste, la liberté d’expression est un indice fondamental de la liberté. Les démocraties défendent la liberté d’expression ; les dictatures la répriment. C’est un point de vue que nous, Occidentaux, défendons quand nous considérons le reste du monde. Nous condamnons les gouvernements qui réduisent au silence, emprisonnent, voire assassinent les écrivains et les journalistes. Reporters sans frontières en a dressé la liste : rien que cette année, vingt-quatre journalistes ont été tués et 148 jetés en prison. Une partie de la promesse que nous voyons dans le "printemps arabe" est l’affranchissement des médias de l’emprise des dictateurs.

Et pourtant, la liberté d’expression en Occident même est aujourd’hui mise à rude épreuve. La loi britannique impose traditionnellement deux restrictions au "droit à la liberté d’expression". La première interdit l’usage de mots ou d’expressions pouvant troubler l’ordre public ; la seconde est la loi contre la diffamation. Les deux sont fondées - pour préserver la paix publique et pour protéger la réputation des particuliers contre le mensonge. La plupart des sociétés libres admettent que ces restrictions sont raisonnables et les acceptent.

Mais la loi est récemment devenue plus restrictive. "L’incitation à la haine raciale ou religieuse" et "l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle" sont maintenant illégales dans la plupart des pays européens, sans présenter pour autant une menace pour l’ordre public. La loi, qui interdisait auparavant un langage pouvant entraîner la violence, interdit aujourd’hui le langage qui peut offenser.

Un exemple flagrant de cette évolution est la loi contre la négation de l’Holocauste. Nier ou minimiser la Shoah est un crime dans quinze pays européens et en Israël. On peut dire que l’Holocauste était un crime si unique et abject qu’il mérite d’être considéré comme un cas à part. Mais les cas particuliers ont tendance à se multiplier.

La loi française réprime maintenant toute négation de "crimes contre l’humanité reconnus par une juridiction internationale". Alors qu’il est illégal dans les pays musulmans de qualifier le massacre des Arméniens entre 1915 et 1917 de "génocide", il est tout aussi illégal dans certains pays européens de dire que ce n’en était pas un. Et certains pays d’Europe de l’Est punissent spécifiquement la négation des "génocides" communistes.

La censure de la mémoire, que nous imaginions autrefois être l’apanage des dictatures, se développe à toute vitesse dans l’Occident "libre". En fait, la censure officielle n’est que la pointe de l’iceberg de la censure culturelle. Les personnalités publiques doivent être constamment sur leurs gardes pour n’offenser personne, que ce soit intentionnellement ou non. Enfreindre le code culturel peut nuire à la réputation d’un individu, voire à sa carrière. Le secrétaire d'Etat britannique à la Justice Kenneth Clarke a récemment dû présenter des excuses pour avoir dit que certains viols étaient plus graves que d’autres, impliquant de faire une distinction légale entre eux. Les cortèges de gaffes suivies d’humbles excuses sont devenus un trait dominant de la vie publique.

Dans son essai "De la liberté", John Stuart Mill défendait la liberté d’expression au motif que l’esprit critique était nécessaire pour faire progresser les connaissances. Les restrictions imposées à certains domaines de recherche historique sont basées sur le principe opposé : la vérité est connue et il est impie de la remettre en question. Ce point de vue est absurde : tout historien sait qu’il n’existe pas de vérité historique définitive. Il ne revient pas à l’histoire de défendre l’ordre ou la moralité publics, mais d’établir la véracité des faits. Une histoire protégée par un cadre légal n’incitera pas les historiens à prendre des risques. Bien sûr, suivre les préceptes de Mill requiert souvent de protéger les droits de personnes peu sympathiques. Le négationniste David Irving présente une version mensongère de l’histoire, mais sa condamnation et emprisonnement en Autriche pour "négation de l’Holocauste" aurait fait frémir Mill.

A l’inverse, le penchant pour le "politiquement correct" repose sur l’argument qui veut que la vérité ne peut être connue. Les observations sur la condition humaine sont essentiellement une affaire d’opinion. Parce que l’expression d’une opinion par une personne a toutes les chances d’en offenser d’autres et que ces opinions n’apportent rien à la recherche de la vérité, leur degré d’ignominie devient le seul critère de leur recevabilité. D’où le tabou concernant certaines phrases, certains mots et arguments impliquant que certains individus, groupes ou comportements sont supérieurs ou inférieurs, normaux ou anormaux ; et d’où la recherche de termes toujours plus neutres pour qualifier les phénomènes sociaux, sapant la vigueur et l’intérêt du langage courant.

Un exemple type est la manière dont le mot "famille" a remplacé celui de "mariage" dans le discours public, impliquant que tous les styles de vie se valent, même si une majorité persiste à vouloir se marier. Il est devenu tabou de décrire l’homosexualité comme une "perversion", même si c’est le terme employé par le philosophe radical Herbert Marcuse (qui faisait l’éloge de l’homosexualité pour sa dimension contestataire). Dans le contexte actuel de ce que Marcuse qualifierait de "tolérance répressive", un tel langage serait infamant.

L’impératif socioculturel sous-tendant la progression du "politiquement correct" tient au fait que nous ne vivons plus dans des sociétés patriarcales, hiérarchisées et monoculturelles, qui adhèrent en général à des valeurs communes - il est vrai sans grande imagination. Les efforts dérisoires, aussi bien intentionnés soient-ils, pour inculquer un sens commun de "britannicité" ou de "néerlandicité" dans des sociétés multiculturelles témoignent en fait de l’effondrement d’une identité commune.

Le discours public est ainsi devenu la monnaie commune des échanges culturels, et chacun est fermement invité à surveiller ses manières, avec pour résultat la multiplication de termes équivoques qui figent le débat politique et moral et créent un décalage de plus en plus marqué entre le langage public et ce que pense une bonne partie de l’opinion publique.

Il est vrai que la défense de la liberté d’expression n’est pas facilitée par les abus de la presse à sensations. Une presse libre est nécessaire pour dénoncer les abus de pouvoir. Mais le journalisme d’investigation est discrédité lorsqu’il est suborné à la divulgation de la vie privée de personnalités célèbres, alors même qu’aucun intérêt public n’est en jeu. Une presse échotière distrayante s’est transformée en une attaque en règle contre la vie privée, avec des journaux qui tentent de faire croire que toute tentative visant à les empêcher de dévoiler l’intimité d’autrui est une atteinte à la liberté d’expression.

Une doctrine est manifestement en difficulté quand même ceux qui se targuent de la défendre ne savent plus ce qu’elle signifie. A cette aune, le principe conventionnel de liberté d’expression traverse clairement une crise. Nous devrions rapidement régler ce problème - aux plans juridique, moral et culturel - si nous voulons sauvegarder le sens de ce que signifie vivre dans une société libre.

© Project Syndicate, 2011. www.project-syndicate.org. Traduit de l’anglais par Julia Gallin. Pour un fichier audio (podcast) de ce commentaire en anglais, cliquez sur ce lien :http://media.blubrry.com/ps/media.libsyn.com/media/ps/skidelsky42.mp3

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