Opinions
Une chronique de Jan De Troyer.

Le "Standaard" s’est séparé d’un chroniqueur pour un point de vue exprimé dans un texte. Cela pose question quant à l’avenir du débat intellectuel et du journalisme d’opinion en Flandre.

C’est une première dans la presse flamande : un quotidien a mis fin à sa collaboration avec un chroniqueur à cause d’un point de vue qu’il a exprimé. L’activiste Dyab Abou Jahjah qui tenait depuis trois ans une tribune régulière dans "De Standaard", avait estimé sur son blog qu’un attentat commis par un Palestinien contre un groupe de soldats israéliens, faisant quatre morts, ne pouvait être qualifié d’acte de terrorisme. Abou Jahjah, également connu en Flandre pour ses critiques acerbes à l’égard de la N-VA et du nationalisme flamand qu’il considère comme intolérant vis-à-vis de l’islam, considérait cet attentat comme un acte de résistance contre une armée d’occupation.

L’activiste d’origine belgo-libanaise qui critique depuis des années la politique occidentale au Moyen-Orient défend le droit des Palestiniens d’utiliser tous les moyens nécessaires pour libérer la Palestine. Après de vives protestations d’institutions juives belges, la direction du journal a jugé qu’en soutenant un acte de violence, Dyab Abou Jahjah s’était placé "hors des limites du débat public que veut mener ‘De Standaard’". Cette réaction suscite quand même des questions sur l’avenir du débat intellectuel et sur le journalisme d’opinion en Flandre. La décision de supprimer les opinions de ce commentateur controversé n’est-elle pas inspirée par un climat d’angoisse ?

Avec un peu de recul, on pourrait rappeler qu’aucun journaliste flamand n’a été suspendu parce qu’il jugeait justifiée la violence du Congrès national africain. Nelson Mandela était qualifié par le gouvernement sud-africain de terroriste et, pour le contredire, il a fallu bien du temps à la Flandre bien pensante qui chantait l’hymne sud-africain près de l’Yser.

Dyab Abou Jahjah a raconté dans le passé pas mal de bêtises, entre autres sur la position de la femme au sein de l’islam. Mais quand il qualifie d’hypocrisie nos opinions concernant Israël, il dispose quand même de quelques arguments historiques que nous avons oubliés. Ilan Pappé, politologue israélien et directeur du Centre européen d’étude sur la Palestine, en cite quelques-uns dans son ouvrage "Le nettoyage ethnique de la Palestine" et notamment l’attentat à la bombe du 25 juillet 1938, exécuté par la Haganah de Moshe Dayan, tuant 39 civils sur le marché de Haïfa.

Comment qualifier l’action ayant mené à la purification ethnique totale de cette même ville en 1948 ? Faut-il considérer les 91 morts dans l’attentat à l’hôtel King David à Jérusalem, commis en 1946 par l’Irgoun de Menahem Begin, comme victimes du terrorisme ? Qu’en est-il des femmes et des enfants du village palestinien de Deir Yassin massacrés le 9 avril 1948 par la même organisation armée ? S’ils n’avaient pas été victimes d’une forme de terreur, des centaines de milliers de Palestiniens auraient-ils fui pour faire place à l’Etat d’Israël ? On n’avait pas d’organisations terroristes palestiniennes à cette époque. Quand on parle de "terrorisme" dans les affaires du Moyen-Orient, il convient d’analyser attentivement l’histoire d’Israël, ce concept diplomatique issu en 1917 de la correspondance entre le ministre britannique Balfour et le leader sioniste Lord Rothschild.

Dyab Abou Jahjah se réfère pour sa prise de position au droit international, accordant aux peuples le droit de choisir les moyens de résistance dans la lutte contre une puissance colonisatrice. Il cite la résolution 37/43 de l'Assemblée générale des Nations unies qui dit que les Palestiniens ont le droit de se libérer "par tous les moyens, y compris la lutte armée".

Il a rappelé à une journaliste de la VRT que la Belgique avait proclamé "héros" les civils qui, dans les années 40, ont utilisé la violence contre l’occupant allemand qui les qualifiait de terroristes. Et à l’accusation d’inspirer la violence chez nous, il réplique que c’est la politique occidentale en faveur d’Israël qui fournit les arguments aux djihadistes. L’histoire du Moyen-Orient n’est-elle pas trop écrite par les vainqueurs et ne faut-il pas, comme le disait un jour Bertrand Russell, poser quelques points d’interrogation derrière les évidences ?