Opinions

PSYCHO-SOCIOLOGUE

Mesdames, Messieurs, bonsoir à tous.

Me revoilà une fois de plus l'avocat du diable. Et notre diable du moment est la real TV.

En face, deux clans. Ceux qui aiment, du genre goulu, en état d'hypnose devant ce nouvel hamburger, obligés de se boucher les oreilles quand les intellos pointent du nez. Ceux qui n'aiment pas, écoeurés, anorexiques devant cette tarte à la crème, obligés de se lamenter sur la dégénérescence des médias. Et nos directeurs de programme obligés de passer outre, pour privilégier l'appât du gain. Un réel clivage où l'on ne sait plus à quel sein se vouer.

Il s'agit donc d'y voir plus clair. Peut-on mettre toutes ces émissions dans le même sac? Je ne le pense pas et je vais m'employer à vous le démontrer en en comparant une qui a battu tous les records d'audimat, la `Star Academy´, avec ses rivales.`Star Ac´ est d'abord une émission de variété (1). Habituellement, les variétés nous présentent un spectacle fini, souvent tape à l'oeil et plutôt mensonger puisqu'il nous fait croire que tout est `nickel´. Tout le monde y est obligé de sourire. Un chanteur du dimanche sait se camoufler derrière le play back, des danseuses sexy, un décor attractif. La `Star Ac´, même si elle se termine par un spectacle un peu similaire, lève le voile sur ce que vous vouliez savoir mais que l'on ne vous montre jamais: les cours, les ratés, les pleurs, des élèves mal fagotés dans des locaux fades, critiques et appréciations des profs, autocritiques des participants et décalage entre un jury d'avertis et le public. Et si, dans l'affaire, un mariole est adulé par le public, nous aurons droit à ses points faibles. Pas besoin de nous le montrer tout blanc, de trop nous berner, pour que l'émission fasse un tabac.

Considérons l'Eurovision. Il serait bien plus intéressant de connaître le parcours de ces petits Suédois dans leur quartier, les obstacles qu'ils ont connus, leurs cours de chant et le coatching qu'ils ont reçu pour en arriver là. Approche plus instructive, moins artificielle. Qui refuserait à son enfant d'accompagner une star, pour qu'il la voie d'une manière plus proche, donc plus réaliste? La présentation des vedettes à `Star Ac´ est unique. Son intérêt se porte sur le comment devenir vedette, l'aspect évolutif et l'envers du décor. Les caméras cachées et leur observation du quotidien mettent à mal le mythe de la star et nous éloignent de la logique du parvenu facile. C'est donc le concept de la real TV qui donne une dimension supérieure à ces variétés.

Mais songeons aux parents irrités!

D'abord, il ne faut pas confondre les désirs des gosses et ceux des adultes. C'est nous qui rêvons de gloire et d'argent. Eux, ils ont envie de chanter très fort, de danser, de se déguiser. Beaucoup de parents face à ce genre d'émission font de l'adultomorphisme. La pub qui ponctue cette émission est, à elle seule, bien plus douteuse, conçue sur des clichés bien plus faciles, agrémentées de strings et de strass. Qui voit le mannequin se raser les jambes avant le tournage? Est-ce dû au yaourt? Une `Mannequin academy´ serait d'ailleurs à prévoir, de quoi couper l'envie à certaines.

Quant aux adolescents qui rêvent au statut de star, cela leur permet d'échapper quelques instants à leur fatalité, mais ne les mènera pas plus loin. Par contre, leur montrer les moyens d'y parvenir est bien plus enrichissant. Nous savons que les gens ne manquent pas de rêves, mais bien d'imagination. Des rêves, ils en ont plein la tête, admiration des autres, bonne entente avec x, parfait amour avec y, mais ils ne songent qu'au résultat final, pas aux étapes nécessaires pour y parvenir. Ce que nous parents ne leur enseignons pas souvent. Faut réussir, faut s'entendre avec les autres, faut bien se sentir dans sa peau. Ok, admettons. Oui, mais comment? Leur montrer le parcours de certains est toujours un plus. Même si ce parcours n'est pas le leur. Autant les habituer à penser en termes de moyens. `Star Ac´ est `investie de ce projet de transformer la réalité´ , pour reprendre l'expression d'un vénéré confrère, chez les participants comme chez les spectateurs, puisqu'il s'agit d'un apprentissage... du moins plus que les autres émissions du genre.

Dans la balance, les autres real TV ne pèsent pas très lourd. `Loft Story´ n'est pas une émission familiale. On serait presque gêné de la regarder avec des enfants, vu certaines scènes. Elle nous montre des participants tournicotant, ne faisant trop rien, juste ce qu'il faut pour être encore là, la semaine suivante. On n'y trouve rien, sinon une confirmation de la médiocrité des rapports humains. `Kho Lanta´ nous les montrait sur une île déserte, jouant au Robinson, ce qui pouvait être un peu plus cocasse selon la météo. La `Star Ac´, elle, nous emmène sur des chemins bien plus complexes, des cours aux examens, et met les participants face à des épreuves dignes de ce nom: affronter un public, se tenir devant des caméras, synchroniser son show avec d'autres. Quand même plus éprouvant que de courir dans le sable pour déterrer un trésor! De vrais efforts, de vraies épreuves, des approches plurielles, un public familial et des envers de décors...

Et quand on voit ce qui se prépare, en matière de reality TV, quand on sait ce qui nous attend de malsain et d'inutile, pire que vous n'osez l'imaginer, j'espère que nos directeurs de programme procéderont avec discernement.

On peut ne pas aimer les voitures parce qu'elles polluent, tout en reconnaissant que certaines polluent moins que d'autres. La loi du moindre mal, en quelque sorte, la voie à suivre en fin de compte, puisque nous n'échapperons pas au raz de marée. (2)

(1) Je parle bien ici du reality show `Star Ac 2001´ et non du spectacle de chansonnettes 2002 appelé `La fureur de la Star Ac´, sans suspens, sans caméra cachée, sans intérêt, que même les enfants commencent à bouder.

(2) Selon l'adage `qu'importe si ta poubelle est plus belle, c'est toujours une poubelle´, certains voudraient bannir ces divertissements populaires des programmes. Mais là aussi, n'allons pas trop vite en besogne. Suite au prochain numéro.

© La Libre Belgique 2002