Opinions

L'ancien ministre de l'Education nationale (2002-2004) continue de porter un regard aiguisé sur la vie politique française. Après avoir soutenu Alain Juppé, il clame, depuis la fin de la primaire de la droite, que François Fillon est le candidat à plébisciter. Pour Luc Ferry, "un second tour Hamon - Le Pen serait une catastrophe absolue". Le philosophe se montre également très caustique lorsqu'il évoque l'enseignement ou les intellectuels français d'aujourd'hui. 


Puisqu'il pourrait être mis en examen le 15 mars prochain, François Fillon doit-il se retirer ?

C’est trop tard, il n’y a plus de plan B possible, donc il restera jusqu’au bout mais ce sera un chemin de croix...

Un problème moral se pose. Il se pose d'autant plus que François Fillon a fait campagne sur l'éthique. Sa position est-elle tenable ?

La morale en politique, c’est bien mais, quitte à vous choquer, je vous avouerai que ce n’est pas forcément l’essentiel. Si vous devez subir une opération, qu’est-ce que vous préférez : un bon chirurgien qui aime l’argent, ou un chirurgien bon qui ne pense qu’à le donner aux autres ? Evidemment il y a des limites à l’immoralité mais, en l’occurrence, n’exagérons rien, Fillon a fait ce que des centaines de députés ont fait avant lui : il a employé des membres de sa famille, ce qui est légal en France. Et si on les soupçonne de ne pas avoir vraiment travaillé, certes, ce n’est pas brillant, mais il n’y a pas non plus mort d’homme...

Vous aviez affirmé que François Bayrou se présenterait à la présidentielle. Or, il a choisi de soutenir Emmanuel Macron. Son choix vous surprend-il positivement ?

Après tout le mal qu’il avait dit de Macron, que c’était un "hologramme", une "marionnette entre les mains des puissances d’argent", son revirement à 180 degrés m’a en effet sidéré. Mais, comme on sait, les voies du Seigneur sont impénétrables...

© AFP

S'ils se présentent tous les deux, Hamon et Mélenchon vont saboter leurs candidatures respectives. La gauche française serait-elle la plus bête du monde ?

Oui, c’est clair. Si Mélenchon et Hamon se mettaient ensemble, ils auraient de bonnes chances d’être au deuxième tour. Heureusement, Mélenchon a un tel melon que c’est assez peu probable...

Redoutez-vous un second tour Hamon - Le Pen ?

Ce serait une catastrophe absolue pour le pays, qui devrait choisir entre une sortie de l’euro catastrophique (NdlR : une volonté de Marine Le Pen) et un revenu de base aussi délirant budgétairement que moralement (NdlR : le revenu universel soutenu par Benoît Hamon). Pourquoi moralement ? Parce que ce serait accepter l’idée d’une société à deux vitesses avec, d’un côté, ceux qui travaillent et sont économiquement utiles et, de l’autre, les inutiles économiquement qu’on calme avec un peu d’argent pour qu’ils fichent la paix aux autres. Ce serait une horreur à mes yeux et la fin de la démocratie.

François Fillon porte un programme de rupture en matière d'éducation. Il conspue notamment une "caste de pédagogues" qui aurait fait de "l'égalitarisme" la fin ultime de l'éducation scolaire. Partagez-vous son constat ? Avez-vous dû faire face à une "caste de pédagogues" en tant que ministre de l'Education nationale ?

Sur le plan éthique et philosophique, on a vu dans les années 70 apparaître une nouvelle vision morale du monde qui a voulu remplacer la morale républicaine, en finir avec "l’aliénation" comme on disait alors, c’est-à-dire en finir avec l’idée qu’il existe des normes transcendantes, supérieures et extérieures à "l’élève" (mot où on entend "élever"). Pour les nouveaux pédago, le rôle de l’éducation n’est pas d’abord et avant tout d’instruire les enfants, non pas de les élever, non pas de les rendre "autres" que ce qu’ils étaient au départ, mais au contraire de faire en sorte qu’ils "deviennent eux-mêmes", qu’ils puissent épanouir leur personnalité. On entre alors dans une école de l’épanouissement de soi plus que de l’instruction publique. De là le conflit qui, depuis quarante ans, oppose "pédagos" et "républicains". L’idée des pédagos, c’est que le but de l’éducation, comme le but de l’enseignement, est de faire en sorte que l’enfant devienne ce qu’il est. "Deviens ce que tu es !", la phrase s’entend aussi bien chez Freud que chez Nietzsche. Elle exprime l’idéal de l’épanouissement de l’individu : "Be yourself" et non pas "deviens autre que ce que tu étais au départ". De plus en plus, les "sciences de l’éducation" vont recommander de s’orienter vers des missions d’épanouissement de la personnalité et, du reste, la société de grande consommation tout entière s’oriente sans cesse davantage dans cette direction plus hédoniste que laborieuse, plus ludique que travailleuse.

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On s'étonne souvent que les jeunes djihadistes, élevés pourtant dans les écoles de la République, puissent exprimer un important ressentiment contre cette République. Sans chercher à faire porter toute la responsabilité sur l'école, qu'aurait-elle manqué pour leur intégration ?

Il faut en finir avec le "tout à l’école", comme on dit le "tout à l’égout", une idéologie qui vise surtout à déculpabiliser les parents qui n’ont pas fait le job ! Les mots ont un sens : éducation et enseignement ne se confondent pas. L’éducation relève des parents, s’adresse aux enfants et s’incarne pour l’essentiel dans la sphère privée de la famille ; l’enseignement est d’abord et avant tout l’affaire des professeurs, il s’adresse aux élèves et il se dispense dans la sphère publique des établissements scolaires. Il y a bien entendu des recoupements entre les deux sphères. Les parents peuvent par exemple aider leurs enfants à faire leurs devoirs, à apprendre leurs leçons, et les professeurs sont bien obligés de remettre parfois les pendules à l’heure en rappelant les formes élémentaires de la civilité. Malgré tout, chacun a sa part, son travail à faire et, pour l’essentiel, les tâches ne sont pas identiques. Or je prétends que si les principes de base de l’éducation, de la politesse et du respect des autres, en particulier des adultes, n’ont pas été transmis très tôt, avant même la scolarisation, si nos enfants sont, comme on disait naguère encore, "mal élevés", l’enseignement devient tout simplement impossible. Si les enfants entendent dans les familles ou dans les lieux de culte pendant des années des propos antisémites, hostiles à la démocratie et au "grand Satan israélo-occidental", il y a peu de chances qu’ils s’intègrent correctement...

Par ailleurs, le numérique qui prend une place prépondérante dans la vie des jeunes risque-t-il d'abêtir la société ? Regrettez-vous l'époque où les tablettes et autres jeux vidéos n'existaient pas ?

Non pas du tout. On peut très bien lire un roman sur une tablette, le problème n’est pas là. La crise de la lecture n’est pas liée au numérique, elle vient d’ailleurs, et de très loin, à savoir des effets parfois pervers de la mondialisation libérale dont les progrès, comme Schumpeter l’avait génialement compris, impliquent inévitablement une radicale déconstruction des autorités et des valeurs traditionnelles. Or comme la langue et la civilité sont par excellence des traditions, des héritages ancestraux qui se transmettent de génération en génération, il est normal que leur déconstruction nous plonge dans des difficultés... Le vrai problème de la digitalisation du monde est ailleurs, dans les progrès de l’intelligence artificielle (IA).

A vos yeux, l'IA va bouleverser notre quotidien ?

L’IA est aujourd’hui capable de faire mieux que nous quantité de tâches, y compris très sophistiquées sur le plan intellectuel. Les "botadvisers", dans le domaine de l’analyse financière, commencent à être très performants. Même chose pour l’analyse de la jurisprudence pour un avocat. Dans le domaine médical, les robots guidés par l’IA vont remplacer les chirurgiens dans la décennie qui vient et, en radiologie comme en cancérologie, l’IA est dans certains cas infiniment supérieure même au meilleur médecin du monde car elle peut analyser des millions de données en quelques secondes, là où le cerveau humain mettrait des mois, voire des années. Comme le montre très bien Laurent Alexandre, si IA + travail humain = IA, le chômage sera la règle. De là, la question cruciale : quel est l’enseignement qui permettrait de faire en sorte que nos enfants deviennent complémentaires et non esclaves de l’IA dans le monde qui vient ? Il faudra sûrement avoir des repères forts en littérature et en histoire pour comprendre d’où on vient et où on veut aller. Du côté des sciences, les mathématiques, qui servaient surtout à sélectionner les meilleurs mais n’apportaient pas grand chose dans la vie de tous les jours pour la plupart d’entre nous, vont redevenir une discipline essentielle, algorithmes et analyse du big data obligent. Bref, il va falloir repenser notre école de fond en comble et, pour le quart d’heure, nos intellectuels nostalgiques de la troisième République et nos politiques rivés aux sondages sont hélas à des années-lumière d’en avoir pris conscience...

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Michel Onfray (photo ci-dessus) annonce la fin de la civilisation occidentale. Vous vous rangez à cette vision pessimiste ?

Evidemment non, je la juge même comique à force d’être absurde. Depuis maintenant plus de trente ans, les intellectuels français les plus talentueux sont redevenus des théoriciens du déclin, voire de la mort d’une civilisation européenne qu’il jugent en fin de parcours. Annoncer l’apocalypse est désormais un passage obligé, un préalable indispensable pour tout penseur digne de ce nom. Emettre un bémol, c’est passer presque à coup sûr pour l’imbécile heureux de service. Tant pis pour moi. Il se trouve que je pense exactement l’inverse, mon sentiment étant que la civilisation européenne s’approche enfin de la maturité, qu’elle est de loin la plus libre, la plus paisible, la plus laïque, la plus créative et la plus intelligente qu’on ait connue dans toute l’histoire humaine. A nous d’en tirer profit... ou pas !

Sur quels critères vous reposez-vous ?

En témoignent les flux d’immigration, qui vont rarement vers le Sub-Sahel, la Libye, la Syrie ou l’Irak. Pourvu que vous acceptiez, contrairement à nos pessimistes, de ne pas "écarter tous les faits", vous verrez que, quels que soient les critères retenus – niveau et espérance de vie, protection sociale, liberté des mœurs, droits des femmes, alphabétisation, régression de la misère, diminution de la violence, santé... – nos vieilles démocraties n’ont pas d’équivalent. Sans remonter au Moyen Âge, ni même aux "sombres temps" de Dickens ou Hugo, elles nous offrent une situation infiniment supérieure aux années 60 où sévissaient encore les totalitarismes staliniens et maoïstes, les dictatures d’Amérique latine, la guerre au Vietnam et en Algérie, tandis que Franco était encore en vie, la révolution des Œillets pas advenue au Portugal et la Grèce des colonels en pleine essor ! Rappelons que l’espérance de vie en 1950 n’était en France que de 62 ans (elle est aujourd’hui de 82 ans), que depuis notre niveau de vie réel a été multiplié par trois, que notre revenu minimum d'insertion équivaut à un Smic des années 70, que l’on guérit des cancers encore mortels il y a dix ans, que le droit de vote des femmes n’existait pas avant 1944 et que dans le lycée de mon enfance, les filles avaient encore "couture et cuisine" ! Mais il y a plus. N’en déplaise à Daech, qui nous accuse lui aussi de décadence, la vérité est que les démocraties libérales apparaissent enfin comme l’horizon indépassable de notre temps. On peut bien entendu souhaiter les améliorer, en corriger les travers, depuis le chômage jusqu’à la vulgarité d’une certaine télévision en passant par l’école. Mais, au total, qui souhaiterait vraiment, posture et coups de mentons mis à part, régresser vers une monarchie absolue, un régime fasciste ou une théocratie ? Alors pourquoi cette passion du défaitisme sinon parce que c’est une posture rentable dans le champ intellectuel ?

La montée de l'affirmation du religieux dans la sphère publique vous dérange-t-elle ?

Oui, plus que jamais, il est urgent que les religions, toutes les religions, restent ce qu’elles sont : une affaire privée qui ne doit, en aucun cas, ni faire la loi ni déborder dans la sphère publique.

De plus en plus d'intellectuels regrettent la présence grandissante de l'islam en France. Quel est votre point de vue ?​

Ce n’est pas l’islam qui m’inquiète, mais l’islamisme. Il est urgent que les musulmans éclairés se mobilisent contre lui en manifestant, en criant haut et fort "not in my name !", car c’est bien au nom de l’islam que Daech massacre, égorge, enferme les femmes dans des prisons de tissus et de principes absurdes. Sans l’aide de l’islam des lumières et sans une mobilisation massive des musulmans contre l’islamisme, nous n’arriverons à rien.


Entretien : @Jonas Legge & @Bosco d'Otreppe


Luc Ferry intervenait ce 24 février dans le programme de formation pour adultes de Solvay "Executive Programme en Management et Philosophies" (www.solvay.edu/philo). Ce programme recommence en novembre 2017: Contact: Flore Dargent - flore.dargent@solvay.edu - 02 650 66 90.