Opinions
Une opinion de Felice Dassetto, sociologue (UCL) et créateur du Centre interdisciplinaire d'études de l'islam dans le monde contemporain (Cismoc).

Le débat lancé sur l’islam de demain se joue aussi sur la scène internationale. Les cartes des rapports géopolitiques entre le monde musulman et l’Occident, en particulier l’Europe, se modifient. Tout en poursuivant une action immédiate, il faut agir plus à fond et dans le long terme.

Depuis quelques décennies, le monde musulman est traversé par de nombreuses vicissitudes souvent dramatiques, aggravées par des conflits armés internes à ces pays, comme au Liban ou comme lors de la guerre civile algérienne à partir de 1991. Certains de ces pays ont été disloqués et ravagés par des invasions, comme celle soviétique en Afghanistan en 1978 ou celle de la coalition voulue et pilotée par les USA de G.W. Bush et le Royaume-Uni de Tony Blair en Iraq, en 2003. Les répercussions de ces événements sont évidentes pour l’Europe : impacts sur les musulmans européens, insécurité, prises d’otages, engagements armés de pays européens, migrations, tensions internes aux pays européens et montée de partis populistes qui se nourrissent et exacerbent des thèmes comme celui de l’identité nationale, de l’insécurité ou du danger islamique.

Nous sommes face à des processus de moyenne-longue durée qui bouleversent pas mal de cartes, car, à bien y regarder, la radicalisation dans le monde musulman n’est que la partie la plus visible d’un bouillonnement plus profond qui devrait amener quelques constats. Il faut désormais accepter l’idée que la dynamique de violence enclenchée par l’islamisme radical n’est pas proche de se résorber et que l’incertitude au sujet du devenir du Moyen-Orient et d’autres pays du monde musulman demeure grande et durera encore pas mal d’années, voire des décennies. L’idéologie radicale est bien implantée dans des mentalités et elle s’est consolidée par des pratiques. Elle s’est installée depuis la fin des années 1960; elle s’est relancée de l’Egypte des années 1970 à l’Algérie des années 1980-90, au Cachemire; elle s’est alimentée dans bien d’autres implantations nationales. Elle a rebondi, en s’internationalisant, de l’Afghanistan à la Bosnie, de la Tchétchénie au Moyen-Orient, du Yémen à la Corne d’Afrique et à l’Europe.

L’attention est entièrement concentrée sur la lutte, indispensable, contre le radicalisme jihadiste : là où il s’impose sur le terrain, actuellement au Moyen-Orient et en Afrique, ainsi que sur le terrain de cette partie, minime mais préoccupante, de la jeunesse européenne musulmane qui est attirée par ce radicalisme. Tout en sachant toutefois, qu’au stade actuel, ces foyers de radicalisme, éteints dans un lieu, s’allument dans un autre. De ce fait, tout en poursuivant cette action immédiate, il est indispensable d’agir plus à fond et dans le long terme.

Dans cette action de long terme, il faut prendre en compte le fait que les cartes des rapports géopolitiques entre le monde musulman et l’Occident, en particulier l’Europe, se modifient. On entre dans un temps nouveau, qui succède aux situations qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale et la décolonisation. On est entré définitivement dans un temps qui exige un regard élargi. Dans les décennies précédentes, l’Europe était centrée surtout sur ses relations avec les pays nord-africains, ceux d’Afrique occidentale et la Turquie; aujourd’hui, les rapports avec d’autres pays musulmans, ceux du Moyen-Orient, de la péninsule arabique, d’Asie doivent être posés en termes nouveaux et originaux. Les pays européens et l’Union européenne doivent repenser leurs relations économiques, culturelles, migratoires et également de sécurité avec ces pays, en lien avec leur identité, leurs valeurs, leurs intérêts. Sinon ils risquent de ne faire autre chose que de financer les reconstructions et être à la traîne des politiques des Etats-Unis.

Les cartes bougent également au sein des sociétés musulmanes : les dynamiques impulsées par les printemps arabes, enrayées au plan politique, ne sont pas pour autant totalement effacées. Les grosses questions qui traversent les sociétés musulmanes depuis deux siècles demeurent, mais sont secouées : comment penser une modernité politique sous l’angle de l’autonomie de fonctionnements démocratiques par rapport à un ordre religieux et sous l’angle des pluralismes de convictions; comment dépasser les logiques tribales qui causent l’implosion des sociétés et des Etats, notamment lorsqu’elles s’articulent à des oppositions religieuses; comment organiser une modernité capable, sans complexes et sans ressentiments, d’entrer dans le monde, qui est concurrentiel, qui ne tient plus compte des mythes du passé de chacun, qui met sur le même pied toutes les civilisations, les religions, les cultures; comment sortir d’un ordre qui fige les relations de genre dans le "patriarcalisme".

La pensée religieuse musulmane, après les impasses de l’islam politique et du salafisme, constatant les carences poussiéreuses des islams officiels ou les nationalismes de certains islams étatiques, est à un tournant : ou bien elle continue dans les sillons tracés depuis deux siècles et qui font aboutir ces sociétés à des impasses, ou bien elle emprunte le tournant d’une réforme profonde de son rapport aux sources et de sa spiritualité.

Ce n’est pas seulement la question de la pensée radicale : c’est la nécessité d’opérer une reconversion totale pour sortir des idéologies religieuses, notamment celle de l’islamisme politique et du salafisme qui sont en amont du radicalisme et qui le nourrissent. Ces idéologies ont saturé l’espace de sens musulman depuis plus de quarante ans. Elles ont englobé l’idée même de ce qu’est "être musulman" aujourd’hui.

Pour ce qui concerne directement l’Europe, la réalité de la situation des populations musulmanes est décrite en totale confusion : pour les uns, les musulmans européens sont victimes de discriminations, de racisme aux teintes islamophobes ou sont la démonstration de l’échec des politiques d’intégration, alors que pour d’autres ce sont des obstacles culturels ou religieux véhiculés par des musulmans qui empêchent ou retardent leur intégration.

De même, en ce qui concerne les flux d’immigration et de personnes en quête d’asile politique : pour les uns, c’est l’accusation à la riche "forteresse Europe" de ne pas accueillir suffisamment, pour les autres, c’est la dénonciation du trop-plein de migrants; pour les uns c’est le recours à des immigrants, qualifiés ou non, qui acceptent des bas salaires, pour les autres, c’est le rappel des dizaines de millions de chômeurs dans les pays de l’Union européenne. Le tout souvent argumenté sur base d’analyses partielles, voire de slogans facilement médiatisables.

On sait que la connaissance n’amène pas nécessairement à de bons choix politiques; mais la méconnaissance y conduit encore moins. Ainsi des chantiers de réflexion et d’analyse de fond, documentés et de longue haleine, devraient s’ouvrir dans des lieux divers : des universités à des think tanks, aux revues, aux sphères politiques. Ceci pour tenter de penser l’avenir et de préparer des choix, des politiques et des initiatives d’organisations et de mouvements de la société civile.

Aujourd’hui, mis à part la stratégie de lutte immédiate au radicalisme, on manque d’une analyse et d’une vision de moyen-long terme. La tâche est complexe par le nombre d’acteurs en jeu, tant du côté du monde musulman que de celui du monde non musulman, aux intérêts et aux agendas souvent totalement ou partiellement divergents et en raison de logiques d’actions d’instances officielles et d’instances plus ou moins occultes. Autant de chantiers de long terme, et donc à commencer avec urgence.