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Récemment, Bart de Wever mentionnait l’existence, chez les francophones de Belgique, d’une "culture latine", invoquée par lui pour expliquer "que dans la culture latine, l’électeur ne réagit pas négativement quand l’autorité s’attribue des prébendes alors qu’en Flandre, on est pourfendu pour moins que cela" ("La Libre", 22/12/10). Un tel usage de la notion de culture en politique n’est pas anodin, surtout quand elle émane d’un parti nationaliste.

Aujourd’hui, pour tout un chacun, la culture (de même que l’identité et les racines) représente l’affirmation, souvent incontestable, d’un soi collectif dans un contexte mondialisé et déracinant. Préserver et défendre "sa" culture, ou encore "retrouver ses racines" sont désormais considérés comme des droits fondamentaux, indiscutables. Alors que s’animent les débats sur les racines chrétiennes de l’Europe, Nicolas Sarkozy, dans son discours sur l’Afrique, invitait les Africains "à puiser dans l’imaginaire africain que vous ont légué vos ancêtres", car "pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions". Se multiplient partout sur le globe les revendications à la préservation culturelle, qu’elles émanent, par exemple, de populations autochtones au Canada, de communautés indigènes en Amérique du Sud ou de familles de migrants en Europe. Plus troublant pour un public européen, deux Américains sourds ont dernièrement souhaité que leur progéniture soit sourde comme eux. Ils se sont mis à la recherche d’un donneur sourd pour que soient maximisées leurs chances d’obtenir un enfant sourd. Interviewés, ils ont affirmé leur désir de "de pouvoir transmettre leur culture de sourds" à leur enfant, la surdité étant ici considérée non pas comme un handicap, mais plutôt comme une identité culturelle à part entière. Force est bien de constater que "culture", "identité" et "racines" sont des notions désormais entourées d’une aura d’évidence et d’autorité. Tout se passe comme si la culture était devenue une seconde nature à tel point que, sur un forum, un internaute se demande si l’on "devient malade lorsqu’on perd ses racines".

Au même moment, anthropologues et sociologues se sentent de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de telles catégories. Certes, les humains, dans leur unité biologique, sont aussi caractérisés par leur diversité culturelle. Il nous faut bien un concept apte à décrire la diversité des langues et des histoires de ces différents groupements humains. Pourtant, à l’heure de la globalisation et des flux transnationaux, il est problématique de parler de cultures, au sens d’entités clairement délimitées, d’unités aux contours bien définis et attachées à un territoire et à une langue spécifiques. L’heure n’est-elle pas aux mouvements des individus, des objets et des idées, à la construction d’ensembles plus vastes, un mélange de populations et des échanges incessants que l’étroite notion de culture est peu à même de décrire ?

Dans un tel contexte, que veut dire parler de "culture latine" ? S’agit-il d’une description sociologique scientifique ? Ou bien d’une caricature émanant du sens commun, voire d’une idéologie nationaliste ? Pour les anthropologues, faire référence à la "culture latine", c’est nous ramener à une époque où les spécialistes des sciences sociales tentaient de dresser des profils de cultures. Cela s’est beaucoup fait dans les années 40, aux Etats-Unis par exemple, quand Ruth Benedict et Margaret Mead utilisaient la notion de culture pour dessiner le portrait des ennemis de l’Amérique (notamment les Japonais), prenant le risque de produire une caricature nauséabonde des groupes ainsi décrits. Plus récemment, avec son célèbre "Choc des civilisations", Samuel Huntington s’est fait l’apôtre d’un discours apocalyptique sur l’incompatibilité des cultures, soulignant l’existence de types culturels spécifiques, relativement peu poreux et, pour certains, incapables de coexister. Bref, un usage des catégories de culture et d’identité qui vire au stéréotype et ne fait que forcir le trait de réalités, en fait, beaucoup plus compliquées (quand il ne les invente pas tout simplement).

Eriger des différences et des frontières culturelles peut se révéler être une entreprise extrêmement dangereuse, surtout en politique. Comme l’écrivait déjà Freud en 1930 dans le "Malaise dans la culture", il faut aussi parfois s’efforcer "d’écarter le préjugé enthousiaste voulant que notre culture soit le bien le plus précieux que nous possédions ou puissions acquérir" (Puf, 1995, 88). La rhétorique de la culture, par-delà l’ouverture et la diversité que connote ce mot, a aussi un côté sombre. Derrière la nécessaire reconnaissance de la différence culturelle et de la richesse qui en découle peuvent, en effet, s’activer de puissants mécanismes d’exclusion et d’enfermement.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.