Opinions Une opinion de Mikael Petitjean, parent et professeur.

Ma fille aînée a été confrontée à des camarades de 14 ans alcoolisés lors d’une soirée dans son établissement scolaire. C’étaient les enseignants eux-mêmes qui assuraient la vente d’alcool.


Malgré une éducation catholique classique à laquelle il était difficile d’échapper à cette époque, mes parents ont toujours tenu à m’inscrire dans des établissements publics d’enseignement. Mes copains étaient belges, italiens ou espagnols. Je mangeais régulièrement à la cantine avec des élèves issus de toutes les filières. Si nous n’étions pas les premiers à saisir le plat de frites, il fallait se relever pour en quémander un second. J’ai appris à affronter la réalité et à évaluer les bénéfices et les inconvénients de la mixité sociale. J’ai croisé la route d’enseignants déséquilibrés, paresseux, dévoués et passionnés. J’étais tout simplement sur les bancs de l’école de la vie.

Etait-ce l’école de l’excellence pour tous ? Je ne le crois pas. Etait-ce le règne de la médiocrité ? Je ne le crois pas non plus. Par contre, j’ai une certitude : même si la médiocrité côtoyait l’excellence, je n’ai jamais été confronté à des camarades de 14 ans alcoolisés lors de soirées organisées au sein de l’établissement scolaire et au cours desquelles la vente d’alcool était administrée par les enseignants eux-mêmes. Inscrite dans un collège en troisième année du secondaire, ma fille aînée en a été le témoin le week-end passé. Gisant au milieu de son vomi, un adolescent devra même être transporté en ambulance vers l’hôpital le plus proche. J’ai appris que la vente d’alcool au sein de l’établissement durant cette fête était "monnaie courante". Ma décision est prise. Ma fille quittera l’établissement dans les semaines qui viennent.

Niveau d’instruction en baisse

Ma déception est grande. Elle ne s’explique pas uniquement par les péripéties que traverse cet établissement dont la réputation sur le plan local est pourtant bonne. Le problème est plus profond. D’après ce que je peux lire et observer en tant que professeur à l’université, le niveau d’instruction dans nos établissements s’est détérioré et ce n’est pas une question de budget. Il y a quelques années, j’avais ressenti une première onde de choc lorsque j’avais lu dans un article rédigé par des collègues universitaires que la Communauté flamande arrivait à hisser son enseignement technique au niveau de l’enseignement général francophone concernant l’apprentissage des mathématiques et de la langue maternelle.

Ce n’est pas la standardisation des évaluations qui permettra de combler le retard que nos élèves accumulent depuis plusieurs années. Les enseignants ont logiquement tendance à ajuster leurs cours sur ces évaluations standardisées dont l’objectif est de vérifier l’acquisition d’un socle rudimentaire de connaissances. Sur le plan des inégalités sociales, il est rassurant de constater que les taux de réussite sont particulièrement élevés. Les parents sont ravis de la bonne performance de leurs enfants qui peuvent évoluer dans une dynamique de réussite. Lorsqu’il n’est plus exceptionnel d’obtenir des notes très élevées, voire maximales, comment pousser les élèves à tirer le meilleur d’eux-mêmes ?

Progresser à son rythme

Est-il nécessaire de rappeler que la réduction des inégalités sociales n’est pas la fin en soi de l’enseignement ? L’enseignement doit viser à tirer le meilleur de chaque élève en élevant le niveau d’instruction de tous. Ni la suppression des filières et l’instauration d’un apprentissage en entreprise dès 15-16 ans, ni le recours moins systématique au redoublement n’a de sens sans une pédagogie par groupes différenciés. En théorie, "l’excellence pour tous" est censée permettre à chaque élève de progresser à son rythme en adoptant une pédagogie par groupes différenciés dans des classes mixtes. Les nombreuses anecdotes que j’aurais pu vous raconter au sujet du parcours scolaire de ma fille me font penser que cette pédagogie n’est pas appliquée sur le terrain. Je constate plutôt que les établissements visent avant tout à offrir aux élèves un environnement où il fait bon vivre, où les parents partagent le pouvoir avec le directeur de l’établissement, où l’enseignement est axé sur les tests organisés par l’Etat, et où les activités extrascolaires diverses et variées captent l’essentiel de l’énergie des enseignants.

Malgré les amitiés qu’elle a tissées depuis deux ans, ma fille s’ennuie au collège. Nous en avons longuement discuté et je n’ai pas pu identifier d’autres établissements dans les environs qui pourraient lui permettre d’approfondir ses connaissances, tout en évitant les soirées alcoolisées. Elle va s’inscrire au programme complémentaire à distance qu’organise le CNED (Centre national d’enseignement à distance), ce qui lui permettra d’avancer à son rythme et d’obtenir le brevet octroyé à la sortie du collège en France. J’ai également exploré la piste du jury central en Belgique. La confusion qui entoure la réforme de la formation à distance en Belgique est telle que j’y ai renoncé. La quasi-totalité des informations disponibles sur le site internet de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles était caduque. Il aurait fallu également assister à une réunion d’information le 20 décembre à Bruxelles pour y voir plus clair.

Education exigeante

Faut-il regretter le temps des collèges au sein desquels le non-conformisme, l’épanouissement des personnalités et le goût de la liberté n’étaient pas particulièrement appréciés ? Je ne le crois pas. J’aime le temps dans lequel je vis, entouré d’étudiants universitaires dont les compétences sont beaucoup plus diverses et variées qu’il y a 20 ans. Leur maîtrise des langues étrangères, leur capacité à jongler avec les logiciels informatiques, ainsi que leur plus grande aptitude à communiquer et à travailler en groupe, sont remarquables. C’est la raison pour laquelle je reste désespérément optimiste, tout en déplorant un gâchis des compétences dont les conséquences pourraient être lourdes. Notre société s’adapte tant bien que mal à un environnement socio-économique en pleine mutation, au sein duquel la domination de l’Occident fait place à celle de l’Asie. Face à cet immense défi, la plus grande erreur que nous pourrions commettre serait d’opposer la recherche de l’excellence à la réduction des inégalités sociales.

Les parents les plus aisés trouveront toujours le moyen d’offrir à leurs enfants une formation de pointe qui leur ouvrira plus facilement les portes du marché du travail. Quant aux catégories de la population les moins favorisées, elles continueront de dépendre cruellement du niveau d’excellence qui prévaudra dans nos établissements scolaires. Ce n’est pas tant à ma fille que je pense, mais à mes parents qui ont eu la chance de bénéficier d’une éducation relativement démocratique et exigeante. Cette éducation leur a offert des perspectives qui semblaient inaccessibles aux yeux de leurs propres parents. Nous avons le devoir d’offrir les mêmes perspectives aux enfants qui naissent aujourd’hui dans des environnements familiaux moins favorisés. Il nous reste à démontrer que l’excellence pour tous est de l’ordre du possible.