Opinions Une opinion de Billy-Ray Muraille, 23 ans, master en sciences bio-médicales à l'ULB

J’en ai marre de lire des analyses qui tentent de nous catégoriser, nous les jeunes nés entre 1980 et 1999. 
Une génération "de veaux de Facebook", lâchait un prof d'Unif ? Clarifions!

Cela fait quelques années que les articles sur la génération Y, née entre 1980 et 1999, pullulent. Et pourtant, aucune de ces analyses ne comprend l’avis de cette génération.

Dernièrement, un professeur d’université exprimait sa crainte quant à l’apparition d’une génération "de veaux de Facebook", et critiquait la gestion de l’enseignement actuel. Si la critique est fondée, il serait bon de clarifier certains a priori sur cette génération Y. Mais, cette fois-ci, avec la vision de quelqu’un qui la connaît de l’intérieur.

Commençons par les présentations : enfant de Nirvana, de Tchernobyl, du sida, de l’écologie, de la mondialisation, ayant grandi avec le World Wide Web, je suis maître Pokémon dans ma Game Boy, et ma saga culte est Harry Potter.

Quels sont les chefs d’accusation à l’encontre de la génération Y ? On nous accuse de n’avoir aucune culture et de ne pas savoir écrire correctement, n’ayant pas lu l’intégrale de la saga Rougon Macquart. On nous accuse d’être une plaie pour le monde de l’emploi, étant paresseux, incontrôlables, exigeants et globalement mal adaptés. On nous accuse de démissionner, d’être drogués au smartphone, de rêver de futilités et de ne jamais écouter.

L’image de ces jeunes

Certaines de ces accusations sont justifiées, d’autres non, mais là n’est pas la question. Pourquoi a-t-on une telle image de ces jeunes ? Il existe, à mes yeux, trois composantes : l’idéal, l’instantanéité et la congolexicomatisation (mais oui c’est clair !).

D’abord l’idéal. Ce n’est un secret pour aucun sociologue de comptoir, on vit dans une culture bombardée par des images (souvent retouchées) de beauté et une exigence de performance dans tous les domaines. Pour contrebalancer ça, on a essayé de nous dire que chacun de nous était unique. On nous l’a répété, encore et encore. Puis, quand nous avons vu cela ne suffisait pas, on est passé d’unique à cynique.

Ensuite, l’instantanéité. Facebook, Twitter, Tinder. Facile, simple, rapide. A plein d’égards, cette puissance et cette rapidité d’accès sont formidables. Sauf qu’on a oublié de nous dire que certaines choses prennent du temps et ne sont pas simples. Comme le changement, l’entraînement, l’apprentissage, l’équilibre, l’amitié et l’amour. Même la politique et l’enseignement actuels ne se basent plus sur des plans à long terme, mais à l’échéance des prochaines élections ou des prochains examens.

Enfin, la congolexicomatisation. Ce mot, ou plutôt son contexte, traduit l’effondrement des conventions de l’ancien monde et la complexité indigeste du monde actuel. Notre génération ne connaît plus les frontières, elle a vu et revu les limites du système économique, et commence à sérieusement douter de la démocratie. Son accès à l’information et la communication a explosé les barrières qui tenaient les modèles en place, modèles qui ne semblent tenir que par l’amoncellement incompréhensible de complexités administratives et conceptuelles.

Ces trois points ont signé la perte complète de repères, de fondations, par rapport à soi, aux autres et à la société.

Recherche d’alternatives

Sans fondation et sans point d’ancrage, on ne peut pas avancer, on perd pied. Ainsi, on peut déjà constater l’augmentation du nombre de burn-out et de dépressions. C’est le rejet de soi, de ce qu’on est, quand il devient évident qu’on n’arrivera pas à atteindre l’idéal de la société, et qu’on n’arrive pas à se reposer sur des relations humaines stables et solides.

Certaines prennent alors le premier modèle alternatif qui leur semble viable, au risque que ça soit un modèle extrémiste, depuis les jeunes radicalisés, jusqu’aux votes Front national ou PTB. Ou alors ils votent blanc, parce qu’il n’y a pas d’alternative et qu’ils ne se sentent pas concernés.

Quant à la vaste majorité, elle essaye de construire ses propres fondations, en remettant en doute tout ce qui existe déjà. Celle-là, elle tâtonne, hésite, voyage, questionne, a du mal avec l’autorité, et n’hésite pas à dire "non" lorsque ce qu’on lui demande ne convient pas à sa vision. "Je rêvais, d’un autre monde, où la Terre serait blonde…" chantait déjà le groupe de rock français Téléphone en 1984…

Et c’est cette envie de reconstruire ces fondations qui nous définit. Que ce soit en racontant notre vie sur Facebook, en créant des nouvelles start-up ou des mouvements comme Nuit Debout. C’est pour ça que cette génération Y demande toujours pourquoi (why en anglais, qui se prononce comme le "Y") : elle n’accepte plus le simple argument d’autorité, puisque celui-ci n’a plus aucun fondement à ses yeux.

Une réelle motivation

Comment la gérer, cette génération ingérable ? Il ne faut pas la gérer, mais l’inviter. L’aider à construire, à prendre le temps d’essayer, d’échouer, de recommencer et d’avancer. Lui donner une réelle motivation. Ne pas avoir peur de l’inconnu, tout en réapprenant nos racines. Nous laisser être nous, avec nos espoirs et nos défauts. En bref, nous traiter en tant qu’êtres humains et non comme un phénomène de foire qu’il faut domestiquer.

Car cette génération Y a essentiellement souffert de deux maux. Le premier est d’avoir été, comme bien d’autres générations, catégorisée sous une seule étiquette sans discernement. Même la présente analyse, où généralisations et extrapolations fleurissent, ne peut certainement pas recouvrir l’ensemble des individus nés sur deux décennies.

Quant au deuxième mal, c’est d’avoir posé un regard jeune sur un vieux monde.