Opinions

La laïcité n'est ni pro- ni anti-religieuse. Elle s'oppose à ce que l'Etat, qui doit être celui de tout le «peuple», soit monopolisé par une conception particulière de l'existence.

Philosophe

Professeur à l'Université libre de Bruxelles

Que de confusions autour du terme «laïcité», cent ans après le vote de la fameuse «Loi de séparation des Eglises et de l'Etat» de 1905! Pour les uns, la laïcité est l'apanage des «durs» : ceux qui considèrent que la religion, constituant une illusion dangereuse - une drogue, l'«opium du peuple» -, ne peut jamais faire bon ménage avec l'idéal libéral et démocratique. D'autres, exactement à l'opposé, voient dans la laïcité une notion attrape-tout, en laquelle tous les esprits progressistes pourraient se reconnaître: un vague et consensuel idéal de liberté, d'autonomie et de progrès.

A-t-on bien remarqué que la laïcité ne se trouve pas dans les textes fondamentaux qui garantissent nos libertés? Elle est absente de la Convention européenne des droits de l'homme tout autant que des traités européens (qu'aurait pu rassembler, organiser et prolonger la Constitution mort-née). De même, les Etats-Unis d'Amérique - et le monde anglo-saxon en général - ne connaissent pas le mot, malaisément traduisible en anglais. Cette observation pourrait nous faire pencher vers la définition étroite de la laïcité: notion française signifiant la séparation stricte du politique et du cultuel, pas même applicable à la Belgique, qui subventionne les cultes dits reconnus, ni au reste de l'Europe, qui ne connaît pas de dissociation stricte de ce type.

Et pourtant, si l'on y regarde bien, une notion large, ambitieuse et nullement attrape-tout existe en filigrane des textes et des débats qui animent les grandes démocraties contemporaines. Laos est en grec l'une des façons de nommer le «peuple». Un Etat laïque agit pour tout le peuple, et non au profit d'une de ses composantes, privilégiée parce qu'elle adhérerait à telle ou telle confession considérée comme la seule recevable. Cet Etat garantit donc tout d'abord la liberté religieuse (ainsi que la liberté de ne pas croire) : il laisse à l'individu le libre choix de ses orientations spirituelles. Et il ne fait pas de distinctions arbitraires entre ses citoyens en fonction de leur appartenance. Si nous retraduisons donc le terme un peu provincial de laïcité dans la langue plus universelle de nos textes juridiques fondamentaux, il se réduit aux notions de liberté de conscience et de non-discrimination. Pour peu que vous respectiez le même droit pour autrui et les règles de la vie en société, votre liberté de conscience est garantie; et votre engagement ne doit constituer ni un avantage, ni un désavantage dans la vie que vous menez. En ce sens, l'Etat doit être laïque, mais aussi la société: de nombreuses lois anti-discrimination existent, lesquelles, dans le domaine qui nous occupe, garantissent la «laïcité» sur le lieu de travail et dans d'autres circonstances de la vie.

La Convention européenne des droits de l'homme contient donc deux dispositions «laïques» : l'article 9, qui garantit la liberté de conscience, et l'article 14, qui prohibe les discriminations, notamment pour raison religieuse. Le Premier Amendement à la Constitution des Etats-Unis garantit la liberté religieuse et prohibe toute «religion établie», c'est-à-dire politiquement privilégiée. Certes, nombreuses sont les variations dans l'application et l'institutionnalisation de tels principes. Mais le coeur du combat «laïque» reste le même: une lutte politique et culturelle pour la liberté de conscience et l'égalité concrète des droits. En Angleterre, l'Eglise anglicane est établie; il en va de même pour l'Eglise presbytérienne en Ecosse; au Danemark, l'Eglise luthérienne est intégrée à l'Etat. Mais ces situations n'ont pu perdurer que parce que l'«établissement» a aujourd'hui, dans les pays démocratiques qui l'ont conservé, perdu toute dimension de persécution, et même de privilège: il est devenu à maints égards purement symbolique. S'il redevenait discriminateur, comme il l'avait été à l'époque de la rédaction du Premier Amendement à la Constitution des Etats-Unis, l'établissement serait balayé, comme le serait toute monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi interférerait avec le processus démocratique.

La laïcité n'est ni pro- ni anti-religieuse. Elle s'oppose à ce que l'Etat, qui doit être celui de tout le laos, soit monopolisé par une conception particulière de l'existence (fût-elle un athéisme officiel, comme ce fut le temps aux pires époques de l'Union soviétique). C'est au nom de cette notion large, ferme et tolérante à la fois, que nombreux se sont opposés à la présence du Dieu chrétien dans la Constitution européenne, et luttent aujourd'hui contre une volonté - qu'il ne faut ni surestimer ni trivialiser - de recléricalisation de la société, via la bioéthique, la réglementation de la vie sexuelle, l'avortement, l'euthanasie et la biologie scientifique, appelée «darwinienne» pour mieux tenter de l'assimiler aux opinions d'un homme, ce qui est intellectuellement absurde.

Mais les illusions d'optique durent longtemps. Beaucoup de «laïques» s'en prennent bien plus facilement à Rome, qui «tremble et chancelle devant la vérité», qu'à d'autres menaces, bien plus immédiates et redoutables. Le terrorisme qui nous menace aujourd'hui constitue une perversion radicalement cynique de l'islam. Il ne s'agit plus seulement d'une religion dominante, discriminatrice, persécutrice - comme c'est si souvent le cas en terre d'islam, à l'image du vieil Occident chrétien -, mais d'une décision de s'en prendre uniquement à des innocents pour faire prévaloir une vague volonté de rééquilibrage de l'islam et du monde (post-)chrétien. Et le combat a lieu chez nous, dans nos banlieues, dans les mosquées, durant les cours de religion islamique. La laïcité constitue une chance énorme pour l'islam libéral, parce qu'elle protège toute religion ouverte. Ne transigeons donc surtout pas sur les valeurs de la laïcité au nom d'un multiculturalisme paresseux. Cette remarque vaut pour tous les fondamentalismes, celui des Juifs extrémistes dans les territoires occupés, ou celui des hindouistes radicaux. Mais seule une frange de l'islam se trouve prise en otage par un mouvement terroriste mondialisé. C'est d'abord à nos amis démocrates des pays arabes et musulmans que nous devons ne pas sacrifier nos principes en acceptant comme interlocuteurs des esprits sectaires et fanatiques. Un bel avenir pour la laïcité: ferme et tolérante, disais-je. Ni rigide ni molle.

© La Libre Belgique 2005