Opinions Ma mère, en maison de repos, demandait juste à pouvoir laver elle-même sa robe de nuit. Non. Quel sort est réservé aux personnes âgées en institution ? 

Une opinion de Véronique Janzyk, auteure de "La Robe de nuit" (éd. Onlit).

Pendant deux ans, j’ai été ce que l’on appelle aidante proche. J’ai essayé comme je le pouvais de soutenir ma mère souffrante. Elle a multiplié, à cause de chutes, les séjours à l’hôpital et les retours chez elle. Des délicatesses avec la mémoire (je préfère ce terme à celui de problèmes et à tout diagnostic - il n’y eut jamais d’ailleurs de diagnostic unique) sont apparues. Il y eut ensuite les séjours en revalidation, un séjour en maison de repos et une installation chez moi, qui devenait chez nous.

Être témoin de ce que vit son parent n’est pas une mince affaire. Mais ici, dans les différentes institutions, ma mère tout à coup rejoignait une armée de l’ombre comme il me plaît maintenant de nommer les patients, les résidents, les vieux, les maltraités, les abandonnés. J’ai assisté dans tous ces lieux institutionnalisés à des comportements violents de la part des soignants. Je n’ai pas toujours relevé. Je n’ai pas toujours protesté. J’ai été complice. Je croyais ainsi parfois protéger ma mère, oui c’est ainsi. Dans tel hôpital, pour les tests cognitifs, trois patients sont convoqués en même temps. La restitution des résultats se fait en groupe. On apprend ainsi que Madame Unetelle oublie de manger. Elle a perdu dix kilos. Elle affirme haut et fort qu’elle ne s’est jamais si bien portée. Le médecin essaie de la convaincre de l’état d’avancement de la maladie. Une autre confond les jours. Sa fille est dans le déni (terme employé par le médecin). Quelle importance, dit-elle, ce n’est pas grave. On essaie de lui faire entendre raison. Personnellement, en présence de ma mère, j’ai entendu le médecin annoncer qu’elle avait raté tous les tests, que vu le score, bas, aucun médicament, parce qu’il en existait un, ne lui serait prescrit. Même en payant ? Même en payant. Nous sommes reparties, moi consternée, ma mère jurant qu’elle ne viendrait plus jamais ici. Maman, tu as eu mille fois raison.

Le traitement n’est guère plus enviable en maison de repos. On ne conduit pas à la chapelle une résidente qui supplie d’y aller. Ça prend du temps, et de toute façon elle aura oublié qu’elle y est allée aussi vite qu’elle sera revenue, alors autant mettre à profit ce temps-là pour autre chose. Mais pas pour déplacer une dame qui le demande de sa chambre dans le couloir. Elle réclame de la lumière. Il y a un rayon de soleil dans le couloir. Ma mère, elle, demandait juste à pouvoir laver elle-même sa robe de nuit. On la lui reprenait, mouillée, la fourrait dans un sac. On ne lave pas sa robe de nuit ici. Où irait-on si chacun s’y mettait ? Dans une de ces institutions au nom si poétique, j’ai vu qu’au nom du non-acharnement thérapeutique, on "laisse aller" des bronchites.

C’est un grand mur auquel on se heurte. Les vieux sont quantité négligeable. Il y en aura d’autres pour les remplacer. La liste d’attente est souvent longue. L’entourage n’est pas toujours délicat qui affirme qu’au-delà d’un certain nombre de neurones en moins, on est "désagrégé". Je dis que non. Je dis que rien n’existe pas. Jusqu’au bout, la personne est présente. J’ai ainsi eu la chance de rencontrer Georgine qui me disait en wallon "ma fille je ne me souviens de rien, mais de ça oui" dans le creux de ses mains vides, elle voyait trois poussins, moi aussi. Elle se souvenait alors de sa vie à la campagne, de son enfance, de son mariage. Il fallait juste voir les poussins avec elle.

Le courage, l’inventivité, la résistance, l’entraide de ceux qu’on pousse vers la sortie sous prétexte qu’ils ont assez vécu, il faut les saluer. Et continuer de s’indigner devant le sort qui leur est réservé, faute de temps, de financement, de la plus élémentaire humanité aussi. Dénoncer et agir. Agir, c’est déjà changer de regard. Puissions-nous ne plus considérer le grand âge comme une somme de pertes. Puissions-nous être comme ceux qui, un peu plus vaillants que leurs voisins en institutions, prennent la peine de prendre soin, de les faire boire, de leur ouvrir un yaourt, d’allumer la télé. Le psychologue Pierre Gobiet, dans Comprendre et accompagner le très grand âge (Mardaga), montrait bien le travail intérieur mené par les personnes très âgées, le chantier que c’est de terminer une vie. Un petit chiffre devrait nous inciter à réfléchir : en 2070, il semble que l’espérance de vie atteindra les 90 ans. On devrait pouvoir s’en réjouir.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Rien n’existe pas".