Opinions

Un témoignage de J., publié sur le blog du médécin généraliste Baptiste Beaulieu (*).


Alors voilà. Je suis pédopsychiatre et cette journée a été marquée par deux enfants particuliers.

Tanguy a 9 ans. Il a été placé en urgence pour carences affectives, éducatives et maltraitances il y a quelques jours. Sa mère, enceinte, a été retrouvée alcoolisée et en errance. Ne pas juger. Dans le foyer d’accueil d’urgence, il explose à la moindre frustration. Ils ne savent plus comment faire pour l’apaiser. Lorsque je le rencontre, c’est un petit animal aux aguets. Il refuse tout en bloc mais accepte finalement l’échange, il collabore à sa manière. Ses yeux sont si mobiles. Il a les genoux écorchés. Il est en colère contre ce juge qui lui a fait quitter sa maison. Tellement sur le qui-vive et en même temps tellement attentif à tous les propos échangés avec les personnes du foyer qui l’accompagnent. Chez lui, il était le bouc émissaire de tous les soucis familiaux m’expliquent-elles. Pas le choix : prescription de neuroleptiques afin qu’il puisse accéder à un peu d’apaisement.

Et ensuite Leila qui arrive cet après-midi de pédiatrie. Elle a fugué de son foyer et a fait une mauvaise rencontre. Un type qui l’a accostée, l’a effrayée. Et Leila la mal aimée, Leila qui est persuadée que rien de bien ne peut lui arriver, Leila qui se met en danger, a dit non mais n’a pas osé se débattre. Violée. Pas de préservatif. Elle a 14 ans. Depuis 3 jours en pédiatrie elle refuse l’examen et les prélèvements gynécologiques. Prostrée, elle ne se nourrit presque plus. Lors d’un viol, les prélèvements doivent être réalisés dans les 72 h pour que des tests génétiques puissent être réalisés. Avec l’infirmière, nous passons des heures alternativement à essayer de la convaincre de réaliser ces tests. Parce qu’elle ne doit plus être seulement une victime. Parce que ce pourri doit pouvoir être identifié. Les autres jeunes du service ont perçu son mal être à son arrivée. Ils s’agitent, se disputent. Il faut gérer. Tic tac. Ce soir il sera trop tard. Et Leila s’enfoncera encore plus dans ce statut de victime. Et en même temps on culpabilise, parce qu’on lui demande de montrer, d’exposer son corps blessé. Parce qu’un écouvillon, même si ce n’est qu’un "coton-tige un peu plus grand", elle ne peut envisager qu’il la touche là. Je lui dis qu’elle doit réagir. Ne plus subir. Que grâce à son courage, elle empêchera peut-être cet homme de récidiver. Que grâce à elle, il pourrait peut-être se faire soigner. Ne pas juger. A 19h elle accepte. Lors de l’examen, l’infirmière est d’un côté de la table d’examen et moi de l’autre. Elle nous tient la main. Elle serre les dents. Nous comptons les écouvillons (il y en a 5). Je compte les secondes à haute voix pendant chaque prélèvement. Je ne sais pas pourquoi. Probablement pour lui montrer que le temps s’écoule, que ce calvaire va finir. Elle serre ma main. Elle est courageuse.

Il est 20h, ma journée est terminée. Je me rends directement dans mon petit resto favori. C’est l’été. La terrasse est très agréable. Des touristes, des familles avec leurs enfants profitent de cette belle soirée.

Deux mondes… Impossible de basculer dans celui-là malgré ses attraits. Impossible de faire sortir les enfants de mon esprit.

Tanguy et Leila, on aurait envie qu’ils soient des enfants particuliers comme dans les livres, avec des pouvoirs pour se sortir des situations horribles.

Il fallait que ça sorte.


(*) : Ce texte a initialement été publié sur le blog du médecin généraliste Baptiste Beaulieu, "Alors voilà"