Opinions

Un témoignage de Brigitte Poulet, conductrice bruxelloise.

Ma vieille et fidèle auto classée Euro 1 sera interdite à Bruxelles dès la fin de cette année. Vieux moteur, trop polluant… Sans doute devrais-je penser à tous mes co-habitants bruxellois et me dire que pour leur permettre de "respirer propre", je dois accepter le sacrifice avec grâce? Eh bien non!

L’œil et/ou l’oreille vaguement branchés sur les infos publiées dans nos journaux, je me pose certaines questions.

Par exemple : je lis qu’il y a de plus en plus de SUV dans nos villes et que, comme ils sont plus gros, plus puissants, plus lourds, ils polluent beaucoup plus qu’une voiture "normale". Tiens… peut-être autant ou davantage que la mienne ?

J’entends dans une interview à propos des voitures partagées à la radio que 350 000 voitures de société (!!!) rentrent dans nos villes chaque jour.

Cherchant sur internet, je retrouve un article citant Pierre Courbe d’Inter-environnement Walllonie: "Très localement, aux heures de pointe autour de Bruxelles, on peut dénombrer 40% de voitures de société" (1), et dans lequel il fait remarquer que la proportion de SUV est plus importante parmi les voitures de société.

A moins d’avoir la conscience écologique chevillée au corps, ou d’être un saint, la carte de carburant et les faibles taxes n’encouragent pas le conducteur à la modération !

Je lis aussi que les SUV sont choisis car plus spacieux et plus confortables : pardi, dans les bouchons, ils constituent une extension du lieu de travail ! Ah ben oui, tout ça est très logique !

Je me souviens enfin du scandale VW etc. : les promesses de sobriété en émission de particules fines, de NOx etc., faites par les constructeurs sont loin d’être tenues dans la réalité.

Alors, j’ai comme un sentiment d’injustice.

A cause de moi, vraiment?

Surtout que je roule principalement en dehors de Bruxelles, parce qu’à Bruxelles, il y a le métro, les trams, les bus, le vélo, les pieds, parce que j’ai la fibre écologique, parce que j’ai horreur des bouchons… et parce que je n’ai pas de carte de carburant, moi… Et que ma vieille auto s’abreuve de LPG ( - 17% d’émissions de CO2, - 60 à 97% de CO, - 90% de particules fines comparativement à un véhicule à essence et beaucoup moins d’émissions de NOx et d’HC qu’un véhicule au diesel).

Et c’est à cause de moi qu’on respire mal à Bruxelles? Et c’est moi qui vais être interdite de cité? Oui, je fais mon Calimero, mais j’assume.

Et ce sentiment d’injustice m’inspire de mauvaises pensées…

Je pense ne pas être la seule dans le cas, mais combien sommes-nous, nous les propriétaires des vieilles voitures déclassées ? Quelle proportion de véhicules représentons-nous ? Notre éviction de la circulation va-t-elle changer les doses quotidiennes de polluants que nous respirons ? Quel est le sens de cette interdiction ?

Pour faire acheter plus de véhicules neufs?

Et si au fond la pollution n’avait que peu d’importance aux yeux des politiques ? Et si au fond, par ce biais, on encourageait l’achat de nouveaux véhicules ? Il faut doper la croissance, pas vrai ? Il s’agit de normes européennes et le gouvernement belge ne fait que les appliquer, me direz-vous. Cela ne change rien au raisonnement : on sait pour qui "roule" la commission de l’UE ! L’industrie automobile sera reconnaissante !

A mon humble avis, si on voulait rendre Bruxelles plus respirable, plutôt qu’une interdiction basée sur l’âge des véhicules, il faudrait décourager globalement la circulation automobile. Mais ça, il semble que nos politiciens n’y ont pas pensé. Comment? En rendant payantes les entrées en ville (ça se fait par exemple à Oslo). Si je ne m’abuse, le dispositif de contrôle est déjà en place, qui repèrera ma vieille auto si je m’aventure dans Bruxelles. Et on pourrait imaginer qu’il soit tenu compte des caractéristiques du véhicule, de son pouvoir polluant, du kilométrage annuel parcouru et du carburant utilisé dans le calcul de la taxe automobile ; ce calcul est tout à fait possible. Ces deux mesures peuvent parfaitement se décider à notre niveau de pouvoir national.

Et, en incorrigible écophile que je suis, je ne peux m’empêcher de m’indigner à l’idée d’envoyer à la casse un véhicule qui fonctionne encore tout à fait bien, de jeter tout ce bon métal , pour aller puiser des nouvelles ressources, voire des terres rares de plus en plus utilisées dans les véhicules actuels et futurs (pour les batteries de véhicules électriques par exemple). Cela fait des heureux parmi les actionnaires des multinationales qui gèrent l’exploitation minière !

Par contre, nous, les propriétaires de vieilles caisses nous n’aurons pas tous les moyens d’acheter une nouvelle voiture. Et nous ne serons pas heureux. Voilà une mesure qui ajoutera aux inégalités sociales.

Un sacrifice inutile!

Mes mauvaises pensées ont été alimentées très récemment par un article de Damien Detcherry, dans lequel il explique que le surplus d’énergie grise utilisée pour la construction des nouveaux véhicules annule partiellement celle qu’on économise à l’utilisation. NIMBY ! On respirera peut-être un peu plus propre dans les villes, mais à l’échelle de la planète, ce ne sera pas une affaire ! D. D. explique aussi dans son article pourquoi les progrès technologiques en cette matière sont de très mauvais signaux et que si on veut être sobre en matière de pollution, il existe d’autres méthodes.

Aux quelques politiques qui me liront : j’aimerais que vos actes correspondent à votre discours. Autrement dit : j’attends de vous que vous mettiez en place des mesures qui visent vraiment l’effet annoncé. On ne peut pas promettre la croissance et en même temps la diminution de la pollution et de l’épuisement des ressources. Promettre ça, ce n’est pas du réalisme, c’est de la schizophrénie.

Aux quelques citoyens qui me liront : s’il vous plaît, tournez votre crayon 7 fois avant de cocher une case sur les prochains bulletins de vote !

Au bilan, je suis amère : aucune grâce dans un sacrifice inutile !