Opinions Depuis 30 ans, l’éducation des filles est le parent pauvre de la coopération belge. Et si cela était dû à 30 années de domination masculine sur ce ministère ? Une opinion de Dirk Van Maele, directeur de Plan Belgique, ONG d’aide à l’enfance active dans 69 pays dont 50 parmi les plus pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.

Madame la ministre de la Coopération au développement,

Oui, c’est bien à vous que je m’adresse. Même si vous ne le savez pas encore, vous êtes la prochaine ministre fédérale de la Coopération au développement - première femme à ce poste en Belgique depuis 30 ans.

Madame, vous n’avez pas idée à quel point votre nomination nous ravit. "Et pourquoi donc ?", vous demandez-vous. Parce que les femmes seraient par nature plus solidaires que les hommes ? Je n’oserais aller jusque-là. Parce qu’elles feraient preuve d’un leadership plus marqué, fort utile à ce poste ? Probable, mais je ne peux le prouver. Parce qu’elles auraient une meilleure vue d’ensemble qui favoriserait la cohérence de l’aide belge ? Possible.

Mais ce n’est pas là la raison de notre joie. En réalité, nous sommes ravis de votre nomination - ou plutôt pleins d’espoir - parce que nous ne savons plus à quel Saint nous vouer. Et parce que votre nomination semble être la seule solution à une incohérence incompréhensible de la politique belge d’aide au développement.

Vous savez comme nous que l’éducation des filles et des femmes est un levier de développement extrêmement puissant dans les pays pauvres. Investir dans l’éducation des filles augmente les revenus des ménages, réduit les taux de natalité, le nombre de grossesses et de mariages précoces, accroît la production alimentaire, fait chuter le nombre de décès infantiles dus à des maladies comme la diarrhée, les infections respiratoires ou la malaria… La liste des retombées positives est interminable et l’analyse à ce sujet fait consensus. Je vous mets au défi de trouver quelqu’un pour réfuter ces arguments.

Pourtant, notre pays affecte moins de 3 % de son aide à l’éducation primaire et secondaire inférieure en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Pire : la Belgique réduit chaque année ses dépenses à ce niveau. Il y a quelques années, le gouvernement a même supprimé ses programmes de soutien à l’éducation au Niger, au Sénégal et au Maroc. Des pays qui ont pourtant un long chemin à parcourir en matière d’éducation des filles…

Aucun argument de fond ne permet d’expliquer ce désintérêt dans l’éducation des filles. La couleur politique des anciens ministres de la Coopération n’est pas non plus en cause. Libéraux, sociaux-chrétiens, socialistes, écolos, nationalistes flamands : tous se sont succédé à la coopération au développement au cours des précédentes décennies. Quant à nos citoyens, ils expriment un soutien clair à la promotion de l’enseignement dans l’aide au développement.

Dès lors, les vraies raisons de ce désintérêt seraient-elles à chercher dans la mainmise masculine sur la coopération belge durant les trois dernières décennies ? Et faut-il dès lors qu’une femme en prenne la tête pour que notre pays promeuve enfin l’éducation des filles ? Nous ne pouvons y croire. Mais comme aucune autre explication ne semble valide, tous nos espoirs reposent aujourd’hui sur vous, Madame.

En tant que femme, vous êtes peut-être la seule à pouvoir mettre fin à l’illogisme de notre coopération. Et à faire de notre pays un allié des filles et des femmes dans le monde en soutenant leur éducation et, par-là même, le développement de leur pays. En un mot, à mettre fin à ce qui ressemble à s’en méprendre à une certaine forme de machisme de l’aide belge.