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Il y a quelque temps, je reçus une personne que la vie n’avait pas épargnée. Un peu plus tard, elle m’envoya une prière que - je pense - elle avait rédigée. En voici le début et la fin : "Madame la Vierge, Il paraît que vous me connaissez, mais moi je ne vous connais pas. Je ne vous vénère pas, je ne vous parle jamais. A vrai dire, vous m’agacez un peu. Ce culte guimauve que l’on voue à votre personne, ( ) Et pourtant, Madame la Vierge, Vous avez dû être une femme formidable. Une vraie femme et une vraie mère. Vous avez vu souffrir votre grand garçon. Vous nous L’avez donné. Et vous étiez toujours là. Alors, Madame la Vierge, Si vous êtes toujours là. Si vous pouvez me pardonner mes mauvaises manières et mon esprit chagrin. Si vous me voyez souffrir à mon tour. Alors s’il vous plaît, Madame la Vierge, S’il vous plaît, Priez pour moi."

En lisant cela et en apprenant que nos contemporains - qui pourtant désertent les églises - n’ont jamais tant fréquenté les sanctuaires mariaux, nombre d’intellectuels hausseront les épaules en pensant très fort : "Régression mentale que ce besoin de s’adresser à une mère toute-puissante quand la vie gifle un peu trop durement." La religion n’étant pour eux qu’une projection symbolique des désirs et des peurs, la Vierge y tiendrait le rôle qui jadis fut celui des déesses-mères : d’Isis, de Cybèle et autres Gaïa’s. A ceux-là, je réponds que - oui - une part de nos représentations religieuses se fondent sur des projections humaines, mais que conclure pour autant que la religion se réduit à cela, est un parti-pris idéologique.

Et si Et si Dieu n’était pas qu’une abstraction lointaine que les pauvres mortels que nous sommes tentent de saisir avec des représentations limitées ? Et si, bien au contraire, ce Dieu infini et créateur était avant tout un Dieu relationnel ? Et si, pour permettre la relation avec ses créatures, ce Dieu au-delà de tout langage avait choisi de parler notre langage et avait voulu utiliser nos manières ? Ceci jusqu’à partager notre humanité en Jésus de Nazareth. Alors, dans ce cas, est-il surprenant que ce Dieu - conscient du rôle éminent que jouent les mères dans nos vies - propose la mère de sa Parole faite chair comme notre mère du ciel ? Non pas selon les liens du sang, mais selon la puissance de l’Esprit. Non pas, parce qu’elle est différente de nous, mais parce qu’elle est l’une d’entre nous. Non pas parce qu’elle eut une vie hors du commun, mais parce que sa vie dit Dieu dans ce qu’il y a de plus commun. Fêtée ce 15 août, son Assomption - qui l’associe à la victoire de son Fils sur la mort - n’est pas davantage un privilège qui la met sur un piédestal, mais bien une annonce de notre destinée commune en espérance.

Un jour, un ami protestant m’expliqua fraternellement : "Nous autres, réformés, n’avons pas besoin de faire un détour par Marie pour aller au Christ." C’est un point de vue que je comprends et que je respecte. Mais je lui répondis : "Pour nous, Catholiques, Marie n’est pas un détour, mais un raccourci." En effet, nous avons tous tendance à projeter sur le Christ nos propres désirs et phantasmes. L’imaginaire le rabaisse alors à la mesure de ses propres convenances : un Jésus "guerillero" pour ceux de gauche, un Christ "notable" pour ceux de droite, un Jésus "qui console" pour les tendres, un Christ "justicier" pour les révoltés. Ainsi étaient les idoles païennes. Il y en avait pour tous les goûts. Chacun y trouvait son compte en s’inventant un dieu à son image. Mais de la sorte, aucune croissance spirituelle n’était possible.

Pour contrer cela, les catholiques partagent avec leurs frères protestants l’Ecriture sainte. Avec leurs frères orthodoxes, ils vivent en outre les sept sacrements, mais aussi l’intercession de Marie. A celui qui la prie, la Mère ne propose que son Fils. Pas un pseudo-christ que nous nous fabriquons mentalement, car il nous ressemble comme un frère jumeau, mais ce Jésus qu’elle a mis au monde et descendu de la croix. Pas une copie sublimée de nous-mêmes, mais le Verbe de Dieu qui a pris chair en son sein. A celui qui la prie, la Vierge offre son cœur de mère comme accès privilégié vers le cœur de son Fils.

Pour comprendre cela de l’intérieur, il s’agit de réveiller en nous l’esprit d’enfance. "Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits" (Matthieu 11,25). Impossible d’emprunter le chemin de Marie avec un mental défensif ou apprêté. Madame la Vierge se donne à connaître aux cœurs simples et par des gestes concrets. Ainsi le chapelet. Il est sympathique de constater que cet attribut de nos grand-mères retrouve grâce chez nombre d’adolescents qui le portent autour du cou sans trop savoir qu’en faire. Mon conseil : apprenez-leur à le prier. Ne fut-ce que la durée d’un "Notre-Père" et d’un "Je vous salue Marie". Ce sont des prières sans prétentions, qu’ils réciteront souvent distraitement. Cela est déjà beaucoup. En effet, pour celui qui la prie, Madame la Vierge ne fait pas de manières. Elle nous rejoint tout simplement au creux de nos vies. Comme une Maman.

Eric DE BEUKELAER

prêtre

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