Opinions
Une opinion de Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol.


S’il y a bien un héritage 68, c’est la propension qu’ont nombre de personnes aujourd’hui (pas toujours les moins bien loties) à se plaindre et à accuser des tiers de leurs échecs et malheurs.

Faut-il commémorer le cinquantenaire de Mai 68 ? En lui-même, l’événement n’a pas la portée cosmique que ses nostalgiques lui prêtent. Ce fut, à la base, un grand carnaval où les jeunes baby-boomers de la bourgeoisie parisienne, choyés sous les trente Glorieuses, jouèrent aux révolutionnaires quelques semaines avant que le mouvement, se généralisant, ne débouche sur des grèves ouvrières sauvages qui s’éteignirent un mois plus tard. Au niveau symbolique, l’événement signe néanmoins l’acte de naissance de l’hégémonie intellectuelle et morale de la gauche qui perdure encore aujourd’hui. On peut bel et bien parler d’une "pensée 68" même si son émergence et son déploiement débordent largement le calendrier des faits.

A pas mal de points de vue, Mai 68 inaugure une transformation de la société dont il faut se réjouir. Assurément, la société d’avant 1968 était beaucoup plus raciste, sexiste, homophobe, intolérante et inégalitaire que la société actuelle. Malheureusement, les paradigmes de la pensée 68 qui inspirèrent nombre de réformes politiques dans les décennies suivantes ont également conduit à des conséquences calamiteuses dans quantité de domaines.

De quoi Mai 68 est-il le nom ? Gardons-nous d’emblée d’une double erreur interprétative : une lecture de type conservateur et une lecture de type gauchiste.

Une lecture conservatrice

Selon la lecture conservatrice, Mai 68 et ses slogans libertaires, hédonistes et anti-répressifs annonçaient la prise de pouvoir de nouvelles élites politiques, économiques, administratives, médiatiques, intellectuelles et artistiques qui allaient progressivement corroder et dissoudre toutes les institutions protectrices pour faire triompher l’individualisme nihiliste et destructeur des solidarités traditionnelles. C’est du moins ce qu’affirment aujourd’hui des gens tels qu’Eric Zemmour qui dénonce la déculturation et la désintégration de la mémoire nationale par ces élites déconnectées du peuple qui sont devenues les alliées de la mondialisation capitaliste dévastatrice et de l’immigration débridée.

C’est une erreur car, quand on examine de plus près le contenu de cette "pensée 68", on constate que ses auteurs (Foucault, Derrida, Bourdieu, Lacan, Althusser, Barthes, etc.) sont radicalement hostiles à la mondialisation libérale, à l’universalisme, à l’humanisme, à la notion de sujet, de vérité, de raison et à la possibilité même de la communication intersubjective, bref à toute l’armature conceptuelle de l’individualisme libéral.

La lecture gauchiste

La seconde lecture de Mai 68 - aujourd’hui très répandue au sein de la gauche - est défendue par des gens tels que Regis Debray qui voit en elle "le berceau de la nouvelle civilisation bourgeoise". En gros, la génération 68 aurait trahi ses idéaux au profit du capitalisme. Par une ruse hégélienne de la raison, l’ordre politico-économique combattu aurait été non pas détruit mais métamorphosé et consolidé par ceux-là même qui aspiraient à le renverser.

Quoique séduisante, cette lecture n’est pas moins fausse que la première. D’une part, nous ne vivons pas dans une économie libérale mais dans une économie sociale-démocrate. D’autre part, les élites intellectuelles et médiatiques de la génération 68 ne cessent pas d’être de gauche parce qu’elles s’embourgeoisent. Bien au contraire : soucieuse de se dédouaner, la gauche caviar tient souvent un discours radical et dogmatique. En réalité, ces élites furent et demeurèrent d’authentiques "gauchistes" au sens péjoratif que Lénine donnait à ce terme quand il stigmatisait des groupuscules d’extrême gauche des années 1920 qui ne croyaient ni aux partis ni aux syndicats. Pour lui, le "gauchisme" était - il en a fait un ouvrage éponyme - la "maladie infantile du communisme".

Ce n’est pas la droite qui a qualifié les émeutiers de Mai 68 de "gauchistes" mais le Parti communiste français, tout-puissant à l’époque. Depuis lors, le terme s’est popularisé. Le PC, qui jugeait ce mouvement infantile, n’a pas voulu exploiter l’insurrection spontanée de 68 pour renverser le gouvernement. On a même parlé ici d’alliance objective entre le PC et De Gaulle.

Mon interprétation libérale

C’est sur cette base que je risquerais une troisième interprétation - une lecture libérale - de Mai 68. La révolte de 68 n’est pas libérale. Aux dires de ses promoteurs de l’époque, c’était un projet anti-moderniste, anti-consumériste et anti-humaniste. Soit. Mais, à défaut d’être libéral, Mai 68 a-t-il été un projet émancipateur et libératoire ? Pour répondre à cette question, dressons le bilan de la "pensée 68".

Après avoir expérimenté sans succès quelques formules d’autogestion dans le domaine économique, leurs idéologues persuadèrent les élites politiques de faire de l’école le laboratoire de leurs théories sentencieuses et jargonnantes. Les résultats sont cataclysmiques. Comme je le constate chaque année avec rage et tristesse dans la Haute Ecole bruxelloise où j’enseigne, les élèves, au sortir du secondaire, ne maîtrisent même plus les fondamentaux qui s’acquéraient aisément à l’école primaire il y 50 ans.

La "pensée 68" ne croit pas à la responsabilité de l’individu. Elle croit aux déterminants sociaux. Ainsi, le criminel est en réalité, quelque part, une victime du système. Et c’est évidemment la prison qui crée le crime. Ce n’est plus l’élève qui échoue mais l’école qui échoue à le faire réussir. On déclare constamment des "guerres" : à la pauvreté, à l’inégalité, à la drogue, au redoublement, etc. Dans cet univers animiste, tous ces mystérieux phénomènes "se produisent" et affectent des gens sans qu’on songe à y voir la résultante de leurs choix et comportements.

Une culture de l’assistanat

S’il y a bien un héritage 68, c’est la propension qu’ont nombre de personnes aujourd’hui (pas toujours les moins bien loties) à se plaindre et à accuser des tiers de leurs échecs et malheurs. Qui ? Des entités malfaisantes et nébuleuses telles que le gouvernement, l’Union européenne, les banques, le monde politique, le profit, le néolibéralisme, etc. Une liberté sans responsabilité, une liberté capricieuse, pleurnicheuse et infantile, une liberté sans projets ne mérite pas d’être appelée liberté.

Révolution infantile, Mai 68 fut aussi une révolution infantilisante. Elle a donné naissance à une culture de l’assistanat et de la revendication permanente. Au XVIIIe siècle, Emmanuel Kant enjoignait déjà à œuvrer à la sortie de l’homme "de l’état de minorité où il se maintient par sa propre faute". Le mineur accède à la majorité quand il se débarrasse de ses tuteurs.

Avec 50 ans de recul, force est de constater que, à cet égard, Mai 68 fut un échec. Mai 68 a certes dynamité les autorités (le patron, le prêtre, l’officier, le père de famille, etc.) de la société traditionnelle mais, loin de conduire les individus vers l’émancipation, il a progressivement délégué à l’Etat le rôle de ces autorités. En apparence, Mai 68 est libératoire à tous les points de vue (politique, économique, sexuel, etc.) mais c’est aussi une culture qui infantilise et derrière laquelle se profile la figure maternelle de l’Etat. Un Etat qui secourt, qui cajole, qui protège et qui assiste.

Peut-on parler de liberté responsable quand le mineur change simplement de tuteur ? A quel stade l’adolescent peut-il être considéré comme libre ? Quand il se révolte ou quand il devient financièrement autonome ? Une société authentiquement libérale est un idéal grandiose mais, en cette ère de fake news, de résurgence des populismes de droite et de gauche, on constate que le chemin à parcourir pour y parvenir est encore long.