Opinions Une opinion du lieutenant-général er Francis Briquemont.


Le monde selon Trump fait face aux menaces de la Corée du Nord et de l’Iran. Ah bon ! Et pour la planète ? Il faut dénoncer l’accord de Paris. Et contre le terrorisme ? Protéger l’Arabie saoudite wahhabite. Irrationnel.

Quel que soit leur régime politique, tous les Etats pour assurer leur cohésion, leur indépendance voire leur hégémonie, définissent des intérêts dits "vitaux" à défendre. S’il faut les défendre - ou les imposer - c’est nécessairement contre un "Autre" (l’enfer, le satan, etc.) ou contre quelque chose. D’où l’origine de la stratégie qui a toujours consisté pour le plus fort à imposer sa politique et pour le(s) plus faibles(s) à échapper, autant que faire se peut, à la domination du plus fort; et pour tous les Etats, en fait, à faire face à des menaces réelles et parfois même… imaginaires.

En ce début de XXIe siècle, deux menaces dominent toutes les autres. La première concerne la planète entière car il s’agit ni plus ni moins de son autodestruction, la seconde est le terrorisme qui menace non pas l’existence mais le mode de vie de nombreux pays. Celle-ci, bien que marginale par rapport à la première, est cependant importante pour tous les Etats européens, dont le nôtre.

Accord de Paris dénoncé

Notre bonne vieille Terre ne va pas bien et tout ce qui s’y trouve est très menacé (humains, animaux, végétations, fleuves, mers et océans). Paradoxalement, ce sont les humains - qui s’autoproclament "Sapiens" avec beaucoup d’arrogance - qui sont la menace principale, les ennemis de la planète. Les sages du monde essaient pourtant de contrer cette menace par la lutte contre le réchauffement climatique, lutte concrétisée par l’accord de Paris sur le climat, signé par presque tous les Etats.

La réalisation de cet accord va dépendre, fameux défi, d’une mobilisation considérable de tous les responsables politiques du monde pour expliquer et surtout imposer à tous les humains un mode de vie qui permettra de garder une planète habitable pour les générations futures. Notons quand même qu’une disparition des humains de la surface du globe n’empêcherait pas celui-ci de continuer à tourner dans le cosmos.

Et voilà qu’au moment où les plus sages des humains se rendent compte qu’il faut faire un immense effort pour réaliser l’accord de Paris, le président des Etats-Unis - les plus grands pollueurs de la planète avec la Chine - déclare qu’il est "très fier" (1) d’avoir décidé la sortie de son pays de l’accord de Paris. Je ne sais si Donald Trump cherche à tout prix à justifier les qualificatifs de "fondamentalement stupide" (2), d’"olibrius" (3), ou encore du plus diplomatique "irrationnel" (4) qui le caractérisent aujourd’hui, mais il faut espérer que de sages Américains feront revenir les Etats-Unis sur une décision qui n’est qu’une foucade (une de plus) anti-Obama. Que n’écriraient pas les médias occidentaux si un Donald Trump était assis à la place de Vladimir Poutine ?

© serge dehaes

America First et Irma

La sauvegarde de la Terre implique tellement d’aspects qu’on peut se demander comment les responsables politiques du monde parviendront à les intégrer dans des programmes cohérents et surtout contraignants. Pour ne citer que quelques-uns de ceux-ci, retenons : la surexploitation des capacités de la planète, les pollutions des sols, de l’air et des mers, la disparition de nombreux animaux, l’augmentation considérable de la population en un siècle (de 3 milliards en 1950 à 9 milliards estimés en 2050).

Cet accroissement, s’il se fait, influencera non seulement la lutte contre le réchauffement climatique mais aussi la lutte contre le terrorisme - concept global assez vague finalement - à la suite des mouvements massifs et incontrôlés de migrants et même, en certaines parties du monde, à de terribles combats pour la survie, conséquence des désastres engendrés par le réchauffement climatique. Les ouragans Harvey et Irma pourraient, peut-être, inciter Donald Trump à la réflexion, car face aux forces de la nature, "America First" ne signifie rien !

Iran chiite ou Arabie wahhabite ?

Tout a déjà été dit et écrit sur la menace terroriste actuelle. Dans la plupart des pays européens dont le nôtre, cette menace est bien prise en compte par tous les "responsables" sur le terrain. Dans notre pays, ceux-ci doivent pourtant non seulement affronter efficacement cette menace mais aussi pallier toutes les erreurs de leurs prédécesseurs politiques qui ont négligé les missions régaliennes de l’Etat pendant des décennies.

Cela dit, cette menace va probablement perdurer longtemps. En 2016, l’Institut Montaigne de Paris a analysé "l’islam français" sur base de sondages effectués par l’Ifop (5). Il apparaît que près de 70 % de la population musulmane de France place les lois de la République au-dessus des lois islamiques mais environ 30 % - et c’est impressionnant - mettent ces dernières au-dessus de celles de la République. Cela représente, rien qu’en France, au moins un million de personnes, et c’est logiquement au sein de cette "réserve de recrutement" que l’on va retrouver les candidats djihadistes radicalisés. Combien d’années (de générations !) faudra-t-il pour éradiquer ce terrorisme, pour que ces radicalisés renoncent à leurs activités meurtrières ?

Pour faciliter les choses sans doute, voilà que Donald Trump, encore lui, décide que l’Iran chiite est le principal foyer du terrorisme mondial et fait de l’Arabie saoudite wahhabite, son principal allié au Moyen-Orient avec, il est vrai, un contrat d’armement de 110 milliards de dollars ! Une seule question : en Europe et aux Etats-Unis, y a-t-il eu "un" terroriste ayant déclaré qu’il agissait au nom de l’Iran chiite ? A ma connaissance, aucun. Donald Trump est un "irrationnel" tous azimuts.

Dissuasion entre Grands rationnels

Même si toutes les autres menaces agitées par les uns et les autres me semblent tout à fait secondaires et même parfois fantaisistes comparées aux deux menaces développées ci-dessus, il est quand même bon de rappeler que la dissuasion dans le monde repose sur la rationalité des principaux responsables de la planète. Depuis 1960, elle a bien fonctionné, entre autres, entre Américains et Russes et même entre les cinq Grands du Conseil de sécurité. La crise actuelle avec la Corée du Nord et les menaces verbales échangées entre Donald Trump et Kim Jong-Un relèvent hélas de l’irrationalité. C’est inquiétant mais il faut espérer que les généraux américains feront comprendre à leur "irrationnel" président que la stratégie ne se conduit pas sur Twitter.

Quant aux menaces proférées au gré d’intérêts particuliers - la menace russe par exemple - il faut souhaiter que l’UE les analyse et en tire des conclusions voire des actions en toute indépendance. L’Otan, dans sa structure actuelle, ne favorise pas ce travail car pour mener à bien celui-ci, faudrait-il d’abord que l’UE existe sur le plan politique.

De ce point de vue, la plus grande menace pour l’Europe est sa propre division en "petits" Etats qui le deviendront de plus en plus si la situation géopolitique de l’UE reste en l’état.

--> (1) "La Libre" du 30 juin 2017.

--> (2) "La Soir" du 23 mars 2017.

--> (3) F. Lenglet dans "Tant pis ! nos enfants paieront", Ed. Albin Michel 2016, p.154.

--> (4) "La Libre" du 16 juin 2017. Et. Davignon.

--> (5) Cité par A. del Valle dans "Les vrais ennemis de l’Occident", Ed. de l’Artilleur/Toucan, 2016, p.181.

--> Le titre est de la rédaction. Titre original: Menace réelle et de circonstance.